13 janv. 2018

journal intime en plein air - samedi 13 Janvier




les jours sont si épais
je devrais m'habituer mais toujours pas
mes poumons ne sont pas faits pour trier l'épaisseur de ce que j'aspire
ce sont mes mains qui détricotent, à la place
ça fait que j'ai moins de temps pour faire le reste
je vais plus lentement

c'est ennuyeux
mais c'est important
je voudrais pas sortir dans le monde avec un faux visage tricoté sur la tête
je préfère la version nue de moi
je préfère le vent qui mord les joues
et je veux moi aussi mordre le vent en retour
avec ma bouche

j'ai rêvé d'une douche en cachette
dans une maison pas accueillante
mes cheveux, depuis le violet et le rose de la réalité
avaient viré au vert dégueulasse
vert trainé dans les égouts, vert raté
pas le vert radieux de l'été, des fêtes, des roulades dans l'herbe, des mojitos à cinq heures du matin,
mais je tenais la tête haute
mes cheveux étaient comme une plante
qu'on a noyée
ils avaient changé de couleur sous le poids de l'eau
mais dans le rêve je savais que ce n'était pas grave
parce que ma peau était glissante
et que de ce poids
je m'en défaisais de jour en jour

ce matin je me réveille
le passé est encore assis sur ma poitrine
le passé est entré chez les voisins
il ne frappe pas à la porte il 
vient dans ma maison
changer mes meubles de place sans me demander la permission
il met les chaises et les inquiétudes dans mes jambes
il est un petit réveil matin geignant dans mes oreilles
et je mets la musique fort très fort
pour ne plus l'entendre

tous les jours je prépare mon évasion
il ne perd rien pour attendre
je ne veux pas me battre contre lui
je sais qu'il est fait de vieux corps perdus, de chairs qui roulent sur elles-même
de doigts qui s'écrasent avec des routes et des marteaux
je ne veux pas me mettre quelque part au milieu de ça
parce que ce n'est pas ma place
ni sous le rouleau compresseur ni dessus

je le balaye comme tous les matins
je lis des poèmes de cailloux et de danse
c'est pour lui et pour moi à la fois

je sais que l'air est plus épais à certains endroits
je ne veux pas ajouter le poids de ma colère par dessus
je veux ouvrir les fenêtres
et m'en aller

je déménage
et je laisse tous les cartons du passé
se décomposer et fleurir

je dis fleurir
ce n'est pas une épice de faux-bonheur pour mettre à la fin d'une chose puante
c'est parce que les fleurs sont si étonnantes
on peut les couper et faire un bouquet de fleurs de cadavres
les fleurs et les feuilles c'est ce qui pousse même par dessus la mort
c'est ce qui vient dire que la mort éteint et se rallume
les choses sont parfois hantées d'elles-mêmes
et on peut enlever cette odeur de hantise
on peut lui parler et se tenir très loin d'elle
et on peut regarder les choses mourir et pourrir
et parfois
quand on n'attend rien du tout
quand on revient à l'endroit où tout est enterré
on a cette surprise là
un champ de fleurs, poussé sur tout ce qui voulait se taire
un champ de fleurs pour dire ce qu'il restait à dire

quand on a tout bien trié, enterré, calmé, quand on est parti au bon moment, qu'on a crié au bon moment, qu'on a couru comme on a pu, qu'on a hurlé à la moitié des choses qu'il fallait vivre et à l'autre qu'il fallait se taire
quand on a enlevé la terre de sa propre bouche pour la jeter au visage de ce qui avait besoin de ça
parfois ce qui criait c'est ce qui avait besoin de repos
on peut l'enterrer et lui dire, tu as le droit de te taire et de mourir, maintenant
je te fais un lit dans le ventre de la planète, c'est pour que tu saches
je te mets là parce que c'est ta place de chose qui criait parce qu'elle voulait mourir
et quelquefois
les fleurs
elles parlent d'une voix rauque, elles veulent dire encore quelque chose
parfois c'est difficile à entendre parce que ça parle bas ou encore douloureux
mais parfois
pas toujours, mais parfois
ce qu'elles disent
les fleurs
c'est merci



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