17 mai 2017

LE DEUXIEME JOUR

Cher Paris,
c'est une fuite d'une semaine
que je te raconte sous la lourde lumière du sud
avec des mots paresseux, rougis des cerises que les enfants me mettent dans la bouche
il fait si beau que j'ai appris à jouer du ukulélé
mais j'essaye de tout te raconter dans l'ordre
voilà la plus longue carte postale du monde
adressée à personne en particulier
juste un timbre
quatre vingt mille feuilles de papiers à lignes
et pas d'adresse sur l'enveloppe.


LE DEUXIEME JOUR

le deuxième et le troisième jour
j'ai mangé des dunes
c'est un petit beignet couleur sable avec de la chantilly qui déborde
j'avais encore du sable dans mes chaussettes
il fallait que j'aille à une espèce de bilan-du-concert-improvisé-de-la-veille
assise à table par habitude gardée des salles de classe
je dessinais au lieu d'écouter les lycéennes autour de la table
je les regardais rougir et tenter de ne pas bouger
bien-sûr que moi j'étais tranquille
cachée derrière mon stylo
avant de repartir elles m'ont demandé des photos
alors on a fait semblant de se battre ou de se prendre dans les bras
ou de jouer au pierre-feuille-quoiquecesoitd'autre
ou de faire d'horribles grimaces
pour la photo de groupe comme aucun fond n'était uni
on s'est allongées par terre en étoile
on aurait dit un générique de série des années 90
le soir je jouais dans la maison où j'avais dormi
où j'avais écrit avant de m'endormir, répandu mes affaires sur le plancher et pris le petit dejeuner pieds nus
bref dans la maison où je m'étais fait une petite vie en accéléré,
où une famille m'avait gentiment fait une place,
quelle drôle d'impression de descendre l'escalier depuis sa chambre pour faire un concert
mais que j'étais heureuse de chanter sans micro
l'impression d'un filtre en moins plutôt que d'un mégaphone oublié
de joie, j'en grimpais sur les sofas
je m'asseyais sur le rebord du canapé en poussant tout le monde
sans scrupules, mais avec moulte petits gloussements de rire
c'est sans doute tout ce que je ne raconte pas, qui déborde comme ça
aussi étrange que ça paraisse j'écris plus mais je parle moins
comme si mon tuyau à mots s'était penché d'un côté
après le concert il y avait un buffet. J'essayais de goûter à tout,
j'écoutais les gens me parler, je souriais la bouche pleine
et je dessinais des petits personnages tout nus dans le livret de l'album.
Avant de me coucher j'ai reposé la rose que j'avais dans les cheveux
la rose offerte la veille, prélevée du bouquet
et qui m'avait accompagnée toute la journée
qui était une coquetterie et un souvenir tendre,
qui se fanait gracieusement au milieu de ma tête
comme le temps passait vite sous ce gros soleil content
déjà c'était le matin et il fallait repartir
avec le sentiment de quitter une maison familière
comme celle d'une tante ou d'une amie,
ou plutôt, celle des familles des copains chez qui on restait dormir, ados, se réveillant le matin avec d'autres parents, d'autres habitudes
cette impression là de familier tendre, de sourire persistant et de mal à la tête
une maison où on sait qu'on pourrait gratter à la porte
si on avait besoin d'un endroit
d'un abri
sans forcément tout avoir besoin de dire ou de comprendre
merci, Corinne, et Bordeaux Chanson
pour ça
je garde donc une adresse de porte ouverte
et un parfum persistant, dans les cheveux, en guise de médaille heureuse.  

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