2 déc. 2016

Les Oignons



(photo : J. GASTON-RAOUL ) 

Hier soir pendant une heure j'ai coupé des oignons.
Hier soir pendant une heure j'ai coupé des oignons en pleurant
hier soir pendant une heure j'ai coupé des oignons en pleurant dans un micro.

Derrière moi quelqu'un écrivait avec des nouilles en alphabet
derrière moi deux femmes noires tamisaient de la farine blanche sur leurs pieds nus
derrière moi quelqu'un se faisait raser des pieds à la tête
derrière moi deux amoureuses buvaient du champagne
derrière moi des gens touchaient des fruits et lisaient des extraits de livres dans un micro

moi j'étais dans un coin
moi j'étais de dos
les gens faisaient le tour de moi
pour me regarder couper les oignons

tout ça c'était à cause de Charlie Chine qui travaille sur le geste répétitif
et de l'incroyable compagnie Dans Le Ventre qui fêtait ses dix ans
On était une trentaine de performers de la famille à être invités
je venais chanter la chanson que je leur ai écrite pour un spectacle
et j'en ai profité pour couper des oignons.

Une heure

une heure à
couper des oignons de dos
à jeter les épluchures par terre et les oignons coupés dans un bac
avec la boîte de mouchoirs devant moi.

A la fin de l'heure
j'ai posé mon couteau
et j'ai chanté dans le micro
Suzanne takes you down
to her place near the river
chanté Suzanne en reniflant
la rivière et les héros pris dans les algues
la sagesse infinie de Suzanne qu'on croit à demi folle
qui vous prend par la main et vous nourrit d'oranges et de thé
qu'elle a fait venir de Chine
tous ces gens qui marchent sur l'eau
qui se brisent et s'ouvrent
nous la veille on avait appris la mort de Leonard Cohen
c'est ça qui nous avait brisés et ouverts

avant de tout installer Raphael a proposé de mettre ses chansons
il a mis le Partisan
There were three of us this morning
I'm the only one this evening
but I must go on
je me suis allongée par terre et j'ai pleuré
je voyais Raphael et Elisa dans les bras l'un de l'autre
la petite Rosa qui continuait de jouer et de rire
et Rebecca qui ne connaissait pas vraiment Leonard Cohen mais qui
m'a dit un oui grand ouvert, pour chanter sa chanson au milieu des performances


Deux jours avant il y avait eu ce tremblement au réveil
ah la peur la peur qui prenait toute la place
je pensais à tous ceux, femmes, peaux, fantômes et corps bien vivants
corps et vie échappant aux couvercles et au nettoyage javel
corps et regards qui font seuls que la vie est une vie et le souffle un souffle
et sur lesquels on avait marché pour arriver là
je pensais à tout ce qu'il fallait de désespoir révélé pour en arriver là,
et je pensais au roi vomissant sur son trône
et je regardais mon minuscule courage battu par la peur
je me demandais si tout ce qui devrait hurler se tairait maintenant
si tout ce qui devrait briller s'éteindrait
et je parlais à mon courage pour lui demander de tenir et de grandir
parce que c'était la seule chose à faire

moi ce jour là je me levais pour aller jouer un spectacle sur la différence
un spectacle que j'avais écrit il y a cinq ans
qui était venu sans que je demande rien
que je n'avais pas joué parce que je croyais qu'on n'avait pas le droit de dire ces choses là
que peut-être même on n'avait pas le droit d' être ces choses là
d'habitude quand on en parlait c'était avec horreur
mais moi ces horreurs eh bien c'était mon nom
ah oui il avait fallu du temps et des drôles de couteaux pour démêler ça
et voilà que cette peur avait pris une couronne
j'ai pensé à tous ces gens qu'on disait fragiles
et qui voyaient cette espèce d'hydre
qui sortait de l'eau l'une de ses têtes bien peignées
toutes les autres tournoyant autour
ou attendant, horriblement calmes sous la surface


Cette semaine j'ai tremblé beaucoup oui
je me suis déguisée en marin et j'ai joué ce spectacle
j'ai pesé mes noms dans mes mains pour choisir lequel était le mien
j'ai dansé et j'ai embrassé des gens et j'ai lu des poèmes tordus et merveilleux
et j'ai laissé la musique me prendre
bref j'ai été vivante

tellement vivante que je pouvais couper des oignons
et pleurer dans un micro
j'avais mis du mascara autant que je pouvais mais ça ne coulait pas assez
tant pis
quand j'ai posé mon couteau
parce que ça faisait une heure
quand j'ai eu fini de chanter
les mots de Leonard a capella et mes reniflements dans le micro
quand j'ai relevé la tête
j'ai découvert ce qui s'était passé derrière moi pendant une heure
et j'ai vu cette fille pleine de farine
qui parlait d'être noire et qui répondait aux discours enregistrés
de nos couronnes à nous
horribles discours sur le pays de race blanche
qui répondait depuis la place qu'on lui donnait
la place de l'Amie Noire
elle parlait debout dans la farine
elle parlait avant de s'éloigner à petits pas blancs

on m'avait amené ma guitare
alors après qu'elle soit partie j'ai chanté cette chanson
qui parlait d'être libre et de mordre dans la nuit
et de devenir fou à cause de l'absence et du désir

ensuite on a pu respirer un peu
les gens buvaient du lait de femme
et écrivaient tout ce qu'ils voyaient
il y avait des abats passés à la cire
il y avait un homme nu recouvert de légumes qui servait de plateau
et une femme aux longs cheveux recouverte de viande

Il y avait des chansons qui étaient comme retournées de l'intérieur
comme tout le fun et la rage et la violence et la douceur retenue
comme tout ça mis au jour

dans les Loges Rebecca se préparait pour un rendez-vous au milieu de la salle
une heure en culotte pour un diner aux Chandelles
une heure à se fixer dans les yeux avec l'Homme en costume
un long spaghetti d'une bouche à l'autre
un long spaghetti et les regards qui ne se quittaient pas
une heure

pendant ce temps on m'attachait un harnais de casseroles
longue traine lourde, ruisselante de métal et de bruits
longue chose pénible magnifique et encombrante
longs bruits qui se prenaient partout
une promenade d'une heure
à ne pas me retourner

j'avais enlevé ma chemise en soie
et je m'étais habillée de noir, une ombre
qui avançait pleine de honte et de peurs
qui se prenait dans tous les détours
qui ne pouvait pas aller où elle voulait
ah cette frustration et le rouge qui montait
lentement pourtant le calme est venu
j'ai découvert la place qu'on me donnait à présent
une place intouchable
les gens s'écartaient et poussaient leurs affaires
je pouvais me rapprocher autant que je voulais
je ne touchais jamais personne

je m'habituais à ce drôle de bruit derrière moi
le bruit des casseroles qui raclaient le sol
autour une fille lançait des tomates sur un mur
BOUH elle criait BOUH comme si le mur était un spectacle
elle pouvait y mettre toute sa force
ça ne laissait pas de traces

quelque part des filles étaient collées comme des sardines
tous leurs corps dans un même élan
un geste devenait dix gestes
et un mot dix voix
elles tendaient leurs bras vers moi
je ne pouvais pas les toucher

pendant ce temps les amoureux toujours
se regardaient
les bougies brûlaient
les gens se servaient sur les corps
et mettaient la nourriture dans leur bouche
une fille triait le blanc du rose des lardons
et le jus de betterave s'égouttait au dessus des abats.

moi je m'avançais avec mes casseroles
j'avais envie d'explorer plus loin
j'ai commencé à passer là où c'était déconseillé
avancer avec mes casseroles par dessus les fils électriques
grimper sur les matelas où les enfants dormaient
enjamber les gens pardessus les sièges
j'étais intouchable
les gens s'enfuyaient ou ne bougeaient pas
j'étais une ombre
une ombre bruyante et triste et lente et effrayante
j'ai commencé à marcher à quatre pattes
j'ai commencé à grimper aux échafaudages
les casseroles pendant derrière mon dos et me retenant au sol
je voulais m'envoler mais je ne pouvais pas aller plus loin
c'était comme le pire et le meilleur du silence

au bout d'un moment l'heure est passée
j'ai ramené mes casseroles dans la lumière
j'ai enlevé mon harnais et je me suis allongée au sol
Rebecca et l'homme en costume se remplissaient la bouche de spaghettis en se parlant d'amour
en se chantant Love me Tender la bouche pleine
gavés l'un de l'autre et l'un par l'autre
les pâtes recrachées remangées et tombées partout

moi je n'en revenais pas de ce rythme des casseroles
d'avoir été cette ombre
une heure et je n'oublierai plus jamais
je ne pensais pas encore à ceux qui sont devenus des ombres depuis bien plus longtemps

quand le spectacle s'est fini on a allumé des bougies
je ne voulais plus partir de la salle
je voulais rester collée aux autres et parler de cette vérité là qui venait de se passer
et qui était inracontable
on était tous comme sortis d'une brume collante
quelque chose qui nous lâcherait plus

j'ai fini par rentrer quand même

le jour d'après c'était le 13 Novembre
mon corps commençait à faire des hoquets à cause des tristesses et de la fatigue
j'avais l'impression qu'il me manquait un organe
comme une chose qu'on a pour respirer ou pour digérer

oui je voudrais une chose pour respirer et digérer le monde
je voudrais un organe pour mastiquer et réduire en bouillie les peurs
je voudrais un organe qui sert à réparer
un organe qui donne la lumière
un organe comme un grand poumon-comme un estomac-comme un rein
comme un foie de monde
voilà je voudrais le foie du monde qui se découvre
digère tout ce qu'il y a digérer et nous le rende au moins convalescent
un monde où les animaux ne disparaissent pas
un monde où les gens ne sautent pas par les fenêtres
un monde ou personne n'entend constamment qu'il n'existe pas
comme un mantra collant à l'envers
un monde où personne ne doit dormir dehors avec des regards comme couverture
ou aucune route ne fait oublier les gestes appris depuis longtemps

oui je voudrais que le monde entre en cure de desintoxication
une semaine un millénaire
sans manger rien d'autre que des épinards

si j'étais docteur voila mon ordonnance oui
un milliard d'années d'épinards
et c'est fini les conneries
tous au lit avec un grog

comme je n'étais pas docteur
j'ai marché dans Paris
je suis allée voir un concert dans une maison
j'ai serré des gens dans mes bras
j'ai parlé du métier de musicien qui est un métier d'archéologue
avec un monsieur qui a un nom de Flamme
parlé du château qu'il fallait découvrir sous la terre
bu du champagne et du sirop d'orgeat
je me suis enfuie trop tôt
j'ai regardé Paris
j'ai écouté
si on entendait encore les coups de feu de l'année dernière
bien-sûr que oui

encore une nuit et la lune allait se lever
je ne savais pas ce qui allait arriver ensuite
je voulais trouver une prière
ou un puit comme une bouche qui ne crie pas
je voulais trouver une zone de réparation
je voulais trouver un bâton de sourcier
je voulais savoir où étaient toutes les sources
la source des sources
et me plonger dedans

mais j'étais si fatiguée que je pensais

aujourd'hui si je trouvais une source
peut-être que je la garderais secrète

pour lui donner à sa venue dans le monde
au moins quelques jours sans bruit

pour lui donner un cadeau
le premier cadeau
quelques nuits
ou même quelques heures
ou même quelques secondes

de silence


(soirée anniversaire Dans le Ventre + Charlie Chine  / Le Générateur / 12 Novembre 2016)

30 nov. 2016

Chers Lyon, Yverdon et Biel ...


        Merci de m'avoir fait passer trois jours à faire des concerts souterrains, dans vos cocons de vieilles pierres hantées, merci À Thou Bout d'Chant pour les papillotes au chocolat prophétiques, les discussions sur les puzzles à deux pièces, le bleu des choses inutiles, pour les lumières et les écoutes attentives, les yeux brillants dans le noir, les marches du palais chantées lentement lentement à quatre mains, pour se remettre de l'oubli, et l'invitation à ressusciter des chanteuses pop avec tellement de freestyle en yaourt que j'ai gardé mon bonnet ouais ouais t'as vu; merci Martin Luminet pour ces chansons d'amour éclatantes de timidité, petits refrains pop qui se prennent les pieds dans leurs propres tapis volants. 

 (crédit photo : Yann Gibert)

     Merci L'Echandole Théâtre pour ton château qui donnait envie de jouer avec chaque pièce, la cour qui résonnait, le canapé qui crânait dans l'arrière scène, les pianos et les orgues planquées dans les alcôves. C'est évidemment là que je me suis blottie pour réfléchir à la manière dont j'allais finir mon concert, en ce moment il bouge tellement ce concert, il donne des coups de pieds dans la peau de mon ventre, il ne se tient pas tranquille. Alors je le laissais faire, je l'écoutais jusqu'au dernier moment, je lui disais : qu'est ce que tu veux aujourd'hui, qu'est ce qu'on va bien fabriquer ensemble dans ce drôle de château? Depuis des jours je détricotais nerveusement deux chansons de Léonard Cohen, deux chansons qui me hantaient sans trouver exactement leur voix. Je voulais parler de sa mort et je voulais chanter ses chansons, je ne trouvais pas encore exactement comment creuser mais je refusais d'abandonner, je sentais le filon réclamer d'être trouvé sous la roche, et je donnais des petits coups de pioche, trouvant quelques éclats, comme des indices.
Alors ça a du être ça, sans doute, les éclats dans la roche, les détours et les passages secrets du vieux château qui me donnaient envie d'emmener le public partout, et puis les envolées d' Emilie Zoé qui ouvrait le concert, je dis ouvrir parce que j' ai jamais vu une pleine lune s'inviter aussi facilement sous la terre, elle chantait et la musique cognait et c'était bien le vertige d'une nuit sur les toits, dans la ville, qui nous prenait. 

 (crédit photo : Julien Mudry )
 
        Oui, ça a du être tout ça ensemble, la fièvre et la toux que je me coltinais, les détours du vieux château, et ce besoin de chanter les mots du poète qui venait de mourir, j'ai regardé les fauteuils rouges qui allaient se remplir de gens vivants d'une minute à l'autre, j'ai regardé la scène où je faisais mes petites danses avec toutes ces rivières de mots à venir, depuis ma petite bouche de chat fatigué, fiévreux, malade, qui devait inventer d'autres chemins, et alors j'ai pensé à cette terrifiante semaine dernière, la couronne que porterait la peur, les angoisses revenues comme des rôdeurs malveillants, et à la mort de Leonard, et alors, oui, c'est sans doute comme ça que c'est venu, cette drôle d'idée, cette drôle d'audace, à la fin de tout ce voyage de concert, de demander au public de venir et de se serrer contre moi, pour qu'on chante Suzanne. Parce que je voulais chanter pour toutes les rivières et les oranges du sud, pour tous ceux qui marchent sur l'eau, pour les gens qu'on croit à demi-fous, pour les confiances qui se révèlent comme un rire, aveuglément, et ça je ne pouvais le faire que de tout près, comme certaines paroles qui font qu'on se rapproche, qu'on colle les chaleurs pour que tous les mots puissent venir.

  (crédit photo : Julien Mudry )

        Jusqu'au dernier moment je ne savais pas si j'oserai le faire, mais finalement c'était si évident, je les ai vus quitter leurs fauteuils rouges et monter sur la scène, ils se sont assis là serrés, et moi j'ai poussé les guitares les micros, j'ai gardé l'electrique contre moi et doucement j'ai chanté Suzanne, la voix d'Emilie Zoé qui murmurait avec moi, je chantais ces mots un peu titubante, je disais Leonard n'existe plus mais ses chansons existeront toujours, et on voyait la robe de Suzanne, celle du Salvation Army Counter, et on se promenait avec elle à travers les algues, son sourire emmêlé dans les plumes. J'étais tellement ahurie que ça marche cette chose là, que les gens soient vraiment venus me rejoindre sur scène, qu'on chante Suzanne doucement ensemble, que j'ai fini agenouillée et franchement émue. Alors j'ai chanté une dernière chanson, une chanson d'oubli, une chanson pour les morts, avant de partir, depuis les coulisses j'entendais les gens redescendre lentement de la scène, et moi je me suis allongée par terre, haletante, à regarder le plafond du chateau, à me demander si je pouvais bien avoir envie de rire ou de pleurer. 

 (crédit photo : Julien Mudry )

        Plus tard, avec l'équipe, on a fait un deuxième repas, comme des enfants très contents de décider de faire une chose sans autre raison que leur plaisir, et on a fini le crumble en parlant tracteurs à double remorques, permis poids lourds, tournées croisées, gravure de cuivre et performances dans les tapettes à rats. J'aurai bien mis tout ce petit monde dans ma propre petite remorque, moi, tant je me sentais en famille, reconnaissante de cet accueil patient, joyeux, de cette marmite qui n'en finissait pas, de toute cette bienveillance tranquille. 

        Le lendemain matin, la fièvre et la toux étaient toujours là, le chat sauvage dans ma gorge était devenu tout un troupeau de tigres et je me demandais si j'allais pouvoir dire quoi que ce soit comme consonne sans sonner comme une publicité pour les médicaments contre le rhume. On est arrivés au Théâtre de Poche, la cave était magnifique, et moi je commençais à me demander si je pourrai monter sur scène tout court, mon cerveau frigorifié et commençant à avoir des ampoules rien qu'à l'idée de n'importe quelle idée, mes forces se faisant la malle tous les trois refrains pendant les balances, mais tout le monde était patient et toujours on s'y remettait, du mieux qu'on pouvait . C'était Biel/ Bienne, qui nous accueillait, Biel et Bienne c'est les deux noms de la même ville, dans deux langues, mais je le savais pas alors j'ai dit "Biel sur Bienne" ce qui a fait rigoler tout le public.
        L'équipe était faite de petits lutins malicieux, déposant des plantes et des médicaments dans mes loges, nous faisant croire à des passages secrets, nous parlant des esprits des Pierres. Il y en avait tant, bien-sûr. Je suis restée emmitouflée dans ma loge, grelottant avec tous les chauffages de la maison à fond, me demandant bien comment tout ça allait tenir ensemble. Mais les courants m'ont repris, juste avant de monter sur scène, j'ai dénoué mes cheveux en même temps que mes inquiétudes et me suis jetée dedans, reconnaissante de l'eau qui revenait, de tout qui ressurgissait, les marées de l'amour, les méandres du désir, les sables mouvants, les grimaces dans le noir, et l'oubli, et la fierté, et à nouveau j'ai proposé à tous de venir me rejoindre sur scène pour le deuxième rappel, et à nouveau ils sont venus, les plus timides se calant au premier rang, les autres assis près de moi comme des enfants sages. Je m'étais perchée sur l'ampli puisque la scène était vraiment petite pour nous porter tous, et de là on a chanté Suzanne ensemble, je voyais les yeux brillants dans l'Ombre, je déroulais la chanson, la petite danse de Suzanne, le thé venu de Chine, la rivière qui corrige les irrégularités de la confiance, et tu voudrais la suivre, tu voudrais la suivre aveuglément.. A nouveau, les algues, les sortilèges, à nouveau l'émotion et la Terre d'Oubli, à nouveau m'enfuir doucement et m'allonger dans l'arrière scène, haletante de fatigue et d'émotion. 

  (crédit photo : Marynelle Debétaz )

        Ensuite il a fallu longtemps pour se remettre, je n'en revenais pas d'avoir pu chanter deux heures malgré la fièvre, et je restais là, heureuse, un peu flottante, à faire des petites révérences papillonnantes d'un visage timide à un autre. Une jeune fille m'a confié que je n'avais pas joué la chanson qu'elle préférait, alors j'ai demandé laquelle, et puis si on pouvait éteindre la musique, et puis on est remontées sur scène avec ses amis et j'ai joué l'Absente, pour qu'elle puisse partir avec celle qu'elle était venue chercher. Une autre chanteuse aux cheveux bleus, qui était venue poussée par la curiosité et le hasard, m'a offert une pierre magnifique, et bleue, bien-sûr. Et puis on nous a enlevés, et emmenés dans la ville, entendre les échos des autres fêtes, s'échouer dans un restaurant, toutes les guirlandes allumées dans le froid, devant la fondue la plus géante que j'ai jamais vue. On a tout avalé, et puis on est repartis, les guitares sur le dos, à travers la ville pour s'échouer quelques heures dans nos lits, croisant les statues qui veillaient sur la nuit, les statues farceuses et impressionnantes, la diablesse verte, la guerrière, les sirènes, et ce chat dont je jurerais qu'il m'a fait un clin d'oeil. 

        Comment pourrai-je donc te dire, avec certitude, si je n'ai pas tout rêvé, si je ne suis pas restée dans mon lit depuis trois jours, si ce n'était pas la fièvre, seule, qui me murmurait à l'oreille que je voyais des statues, chantait au piano à quatre mains, lisait des prophéties dans du chocolat, entendait des histoires de miel et de danger, voyais des diablesses vertes, et finissait tous mes concerts, à cinquante personnes serrées les unes contre les autres, émues des mots de quelqu'un qui n'existait plus?

  (crédit photo : Julien Mudry )

29 nov. 2016

l'HEURE BLEUE

GRENOBLE !

On se voit demain soir, et après demain soir, pour le Mois de la Chanson, avec l'Heure Bleue. Que je suis heureuse de venir te voir, sous cette invitation qui a le nom de mon moment préféré de la journée, celui entre chien et loup, celui du matin très tôt quand le souffle se transforme en fumée sur les doigts glacés, celui du soir quand la magie approche, que tout se renverse, que les lampadaires se réchauffent, que tout devient possible, parce que plus flou, que tout s'ouvre.
 On fait donc l'école buissonnière, hors les murs, et on va jusqu'à St Martin d'Hères, à l'espace René Proby mecredi soir, et jeudi soir on va à La Tronche, jusqu'à la clinique du Grésivaudan.

Ce sera le début de la nuit, on sera dans ces drôles d'endroits, on partira ensemble, si tu veux.
Tu veux ?


28 nov. 2016

du bleu dans l'Ile d'Yeu

J'ai reçu ces magnifiques photos
elles ont été prises par Florent Sorin
lors du concert un peu fou à l'Ile d'Yeu, avec Giedré, où on avait tant couru pour arriver, où on avait loupé le bateau, et où j'étais tombée infiniment en amour pour l'Ile.

(voir toute l'histoire de la journée ici )
 
(et merci encore Les Berniques en Folie!






10 nov. 2016

La naissance de l'Etrange Petite Sirène



Ce soir, c'était la première de l'Etrange Petite Sirène

J'ai mis si longtemps à pouvoir porter ce texte, ce spectacle

que j'ai écrit pourtant très naturellement, il y a des années maintenant 
Je me souviens que j'avais une semaine à attendre dans une maison qui n'était pas la mienne
et que j'en avais profité pour écrire ce spectacle.

comme toujours les chansons savent mieux que nous ce que nous sommes
et ce que nous avons à dire

mais moi j'ai du faire tant, tant de détours,
et devenir tous les personnages du conte
les tritons, les sirènes, les marins amoureux, le capitaine noyé, l'Etrange Petite Sirène, le Marin Conteur, la Créature près du rivage, et même le second qui débouche la bouteille dans la cave,
avant de pouvoir dire les uns après les autres tous les mots cette histoire.




La veille, consciencieusement, pour la répétition, je suis allée me maquiller, le rouge sous les yeux, le rouge sur les joues, l'ombre de la barbe, les cernes, la fatigue et l'amour qu'on voit sous la peau déjà; je cherchais, armée d'un pot de blanc, de rouges à lèvres et de crayons noirs, cette tête que j'avais si souvent vue dans la mienne, pour me transformer en ça, quelque chose entre lui et moi, ce marin-conteur qui me ressemble et qui commence par parler de son amour infini pour les histoires, et qui ne veut plus toucher terre.

Il n'y avait plus de temps pour se démaquiller si je voulais être à l'heure alors j'ai décidé de faire peur aux gens dans le métro plutôt que d'être en retard, ils ont ri ou grommelé ou sursauté ou tourné la tête, comme souvent, mais moi j'étais contente d'arriver sur place déjà prête, je savais comment m'habiller et pourquoi, et surtout j'avais besoin de m'habituer à ça, être ce drôle de personnage qui m'avait hanté si longtemps et que je laissais exister maintenant, lui aussi.

J'avais invité deux regards des plus bienveillants et talentueux que je connaisse, et qui m'ont enveloppée dans tous les conseils, l'élan, l'amour dont j'avais besoin. Je me sentais comme badigeonnée des pieds à la tête dans de la graisse de phoque, comme dans l'histoire de Joseph Beuys et de son accident. Prête à renaître, quoi.


     Aujourd'hui pourtant je ne m'attendais pas à ce séisme du réveil. Les tremblements comme après une chose terrible et l'envie de me coller contre tous les autres êtres humains et de respirer doucement jusqu'à être sûre qu'on allait y arriver, mais il fallait se lever dans la maison vide et s'habiller pour venir porter ce spectacle, qui parlait de chercher sa place sans relâche, qui parlait de nager silencieusement sous la surface, qui parlait de créatures différentes, que certains jugent légendaires et d'autres diaboliques. Je pensais à toutes les drôles de créatures de ce monde, les plus tordues et les plus belles, les plus étranges, ce drôle de mélange qu'on a, nous les êtres humains, entre attirance et répulsion les uns pour les autres, qui fait parfois construire des murs et parfois des ponts. Je me sentais le plus petit pont perdu du monde sous la tempête mais j'avais mis des années à le construire alors j'y suis allée, voilà.


Je dois dire que j'étais heureuse que la naissance se fasse là. Ce drôle de mélange aussi de La Générale, entre le béton, l'accueil à bras de géants, les petits coussins et les livres pour les enfants; un monde de débrouillardise et de travail et de générosité.
J'ai passé l'après midi dans la cuisine. Je ne pouvais pas m'installer encore et je ne voulais pas rester sans rien faire alors j'ai demandé si je pouvais aider puisque j'avais deux mains vides et on me les a remplies avec une cuillère et une casserole en me demandant de faire du chocolat chaud pour tous les enfants qui arrivaient. ça m'allait très bien. J'ai entrepris de faire ce chocolat le plus longuement lentement tendrement du monde, le chocolat le plus doucement mélangé tordument imaginé et savoureusement préparé que je puisse imaginer, voilà. Quand tout a été prêt je l'ai amené au bar et puis je suis allée, comme la veille, peindre mes pieds et mes mains de blanc et retrouver ce drôle de visage triste du marin conteur, qui se précisait cette fois, le rouge sous les yeux, le rouge sur les joues, les cernes, l'ombre de la barbe, la pâleur, cet entre deux de papier mâché et de corps vivant.

Mathilde qui a fait la vidéo, qui a donné vie à tous ces personnages, qui leur a trouvé des gestes, des corps, tout cet univers d'encres lentement versées qui n'aurait pas pu exister sans elle, se mordait les doigts parce qu'elle ne pouvait pas venir mais elle m'envoyait de longs mails remplis d'encouragement et moi je lui répondais avec tous les détails que je pouvais.

Maya, qui s'est prise d'amour pour cette histoire, s'était laissée tomber dedans avec ses obsessions aquatiques et ressortait régulièrement de l'eau, trempée et victorieuse, ayant pêché une affiche, puis un livre, puis d'autres affiches, tout un petit monde à partir de cette histoire qui l'avait emmenée dans ses filets.

Et puis ça a commencé, moi, j'étais étrangement calme, avec mon petit marin nerveux dans la peau, c'était si naturel après avoir été si tortueux, et je disais toutes ces paroles toutes ces chansons, si j'avais des jambes, si j'avais des poumons, il était une fois, très loin au large de l'océan, et je lorgnais en coin la vidéo qui s'animait sous mes mots, et j'entendais les enfants qui poussaient des oh et des ah et posaient des questions, les adultes étaient tous sages aussi dans l'ombre, moi je traversais tout ça en regardant très étonnée chaque mot et tout le temps qu'il m'avait fallu pour le dire. 



Ce soir, je suis donc plus émue que ce que je voudrais bien voir.
J'étais si heureuse de cette naissance finalement toute simple que j'ai couru m'offrir une ribambelle de cadeaux d'eaux et de trésors piratés attrapés un peu partout, encore toute enveloppée de cette drôle d'histoire, du cadeau de tous ces yeux et toutes ces oreilles devant moi,

merci, merci, merci,

Merci à vous tous d'être venus.
C'était la première.
Il y en aura une deuxième, une troisième..

Je voudrais la raconter partout, cette histoire.

"Mesdames, et .. Messieurs.

L'histoire que je vais vous raconter maintenant, c'est la plus étrange, que j'ai entendue, dans toute ma vie... "

à bientôt

Camille Hardouin






4 nov. 2016

ILE D'YEU MON AMOUR


Chère Ile d'Yeu,

    Excuse-moi, j'ai mis longtemps à t'écrire.
    C'est parce que t'es beaucoup trop belle.

    J'ai été un peu impressionnée par toi, et puis tout a été si vite.
    Je veux dire, si vite, depuis qu'on s'est rencontrées, parce qu'avant, comme avant chaque rencontre, hein, ça a été un bon gros pédalage dans la boue en se demandant si on allait arriver quelque part un jour, alors que spécialement pour toi je m'étais levée à six heures du matin, et j'étais allée clignoter des yeux dans un wagon immobile, pour me faire un espèce de petit stromboscope personnel de repos-éveil-repos-éveil superrapide en attendant le démarrage, bien sage et joyeusement vaseuse, me demandant vaguement pourquoi au fait ça démarrait pas trop trop.

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    Je trépignais depuis au moins la veille en pensant que j'allais au concert par la mer, la radio de ma tête radieusement réglée sur bateau-bateau-bateau-bateau-bateau FM et voilà que coincés à l'aube pour une drôle d'histoire d'incendie sur les rails commentée en direct par le contrôleur d'une voix aussi pâteuse qu'un dentifrice mal embouché, on démarrait pas, on démarrait plus. A force de pas démarrer, on a loupé l'heure du bus qui devait nous amener au bateau qui devait nous amener à toi , et figure toi que le bateau pour venir te voir, yen a que deux, et le deuxième partait trop tard, beaucoup trop tard.

    Donc quand on a eu fini de passer mille heures à la gare puis mille heures dans le train qui faisait un détour pour éviter l'incendie, puis mille heures dans le bus avec le conducteur qui voulait mettre ma guitare chérie dans la soute que j'ai rigolé nerveusement avant de lui jeter mon regard laser préféré, en grommelant une formule magique de politesse de l'ordre de "c'est même pas envisageable", ben on s'est donc retrouvé en face de toi, à te voir presque mais sans pouvoir t'atteindre.



    Moi je voulais prendre un hélico mais Clément (qui fait le son si t'as suivi mes aventures) a dit que c'était pas raisonnable mais moi j'ai dit qu'au diable la raison pourvu qu'on ait le flacon, mais il m'a dit va dormir, alors on est restés sur la plage à se promener, en croisant des bonhommes de sables, à regarder les oyats, à imaginer qu'on avait des ailes et qu'on rigolait de tant d'eau devant nous.
    En fait ça allait comme punition d'être coincés à regarder la mer, la mer qui me manque tant ici dans la ville, mais c'est vrai que le deuxième et dernier bateau de la journée partait si tard que je commençais à me demander si j'arriverai ou pas après mon propre concert et je me disais que dans ces cas là il fallait vite que j'invente une formule magique pour pouvoir chanter rétroactivement.
    Finalement à force d'attendre romantiquement sur le sable en criant ton nom, Ile d'Yeu, le bateau est venu, et quelqu'un de l'équipe nous attendait en rigolant de ce retard invraisemblable, et moi je regardais ton port dans la nuit et les vagues qui se jetaient jusqu'à toi, et je pensais que t'étais tellement belle et que j'avais tellement de chance d'être là.


    Alors on a couru dans la salle et j'ai dit bonjour à tout le monde plus vite que l'éclair, bonjourbonjour-je-me-dépeche-parce-que-j'ai-zero-minutes-de-preparation-au-lieu-de-cent-vingt-mais-je-vous-dirai-beaucoup-plus-de-syllabes-après-le-concert-mais-là-ben-juste-bonjour-hein, et puis j'ai tout de suite enlevé mes chaussures et enfilé ma robe et pouf on a fait les balances les plus rapides de l'Ouest et déjà les spectateurs arrivaient, je me suis concentrée en accéléré comme du lait concentré qu'on aurait jeté dans un trou noir par exemple, j'ai dit Bonjour à Giedré qui jouait le même soir, sa petite tête blonde et sa robe fleurie et ses refrains au CIF javel dans les loges, mais on était tellement pressés que j'ai du dire une seule syllabe, genre "Bjour". C'était forcément pas la façon la plus sereine de se présenter mais c'était rigolo quand même.

    Et puis la traversée du concert s'est bien passée, j'étais encore un peu sonnée de t'avoir tant attendue puis rencontrée si vite, mais ça a rien empêché, au contraire, ça tourbillonnait, tu t'attendais pas tellement, et moi non plus, à ce que ce soit si beau, alors qu'on se connaissait si peu.
J'ai tellement couru que j'ai plus beaucoup de souvenirs, je me souviens des gens si calmes, de ma petite hésitation, je n'avais pas pu préparer mon bateau comme d'habitude et je perds si vite mes repères, mais à peine dans l'eau comme toujours tout revenait, l'eau était là partout, il n'y avait plus qu'à remuer les bras et déjà c'était une nage, déjà le voyage commençait.
    La musique parfois c'est facile, ça engloutit tout, le temps les tristesses et les espoirs trop rapides, ça vient dedans et ça fait de cent cratères désolés un seul lac clair. Alors voilà le concert était comme ça.
    Pour m'en remettre de cette drôle de course, je crois que tout le public m'a payé un verre, que j'ai fort mal refusé, heureusement que c'était une petite salle. Tout le monde a été adorable. De plus en plus flouement adorable.
    Je me souviens d'histoires d'amours perdus et de débat sur quel whisky pour quelle musique, de clameurs pour les saxophones, et d'accordéons moitié inventés moitié réparés, de conseils de mamans pour les enfants perdus de l'ile (tu vas tout droit et t'arrives à la mer et après tu fais le tour) d'ingrédient secrets et de radios et de vélos et de chuchotements et de merveilleux cafés qui prennent vie, et d'un gateau vegan à tomber par terre dans les carottes rapées. J'étais ravie, ravie d'être là si floue au milieu de toi tout autour.



    Oh le lendemain matin, chère Ile d'Yeu, je n'en croyais pas mes yeux de je me réveiller avec toi qui était si belle, comment j'avais donc fait pour me retrouver comme ça dans un si beau réveil, et malgré tout ce qui m'attendait dans la grande pulsation de la ville, je pensais joyeusement que le seul bateau qui pouvait m'y ramener ne partait que le soir, et que j'avais toute une journée à passer avec toi, choyée dans tes bras de mer et de vieux chateaux, écarquillant les yeux devant chaque virage qui découvrait un paysage de plus, la petite crique où un enfant jetait des pierres, les bateaux qui s'ennuyaient doucement dans leur petite berceuse de droite à gauche, la mer soudain révélée à l'infini, heureusement que j'avais du rab de souffle parce que tu me l'as volé plusieurs fois, je voulais tant revenir avec quelque chose que j'ai embarqué un bonnet en laine du coin pour passer l'hiver dedans, avant de rencontrer les moutons qui me l'avaient filé, merci les moutons, merci, essayé de sympathiser mais je parle visiblement très mal le mouton parce qu'ils étaient pas motiv-motiv pour me répondre, retournant à la salle pour manger des trucs plus délicieux les uns que les autres, dégoulinant toutes les routes sur le vélo que l'équipe nous avait ultra-gentiment loués pour qu'on puisse te visiter, et je t'assure qu'on s'est bien ébahis, qu'on a poussé des oh des ah, qu'on voulait prendre des photos chaque fois qu'on clignait des yeux, qu'on voulait habiter derrière chaque porte, les bleues, les jaunes, et celles avec les petites mains en bronze.



    Tu sais, l'Ile d'Yeu, on s'est pas connues longtemps, et je sais pas c'est quoi ta situation dans la vie, et je te demande ça vraiment prudemment hein, parce que t'es tellement belle, je sais pas, tout le monde doit te tourner autour. Mais j'ai l'impression, l'impression , hein, c'est toujours subjectif je sais, mais qu'on s'entendait bien, quand même, que la première nuit a été magique et que le jour d'après aussi, comme quand on a rallumé la lumière et que l'autre est toujours aussi beau alors que toutes les couleurs ont changé, et qu'on s'ébahit de chaque contour, qu'on voudrait tout goûter.



    Alors, Ile d'Yeu, je voulais te dire, si tu veux qu'on se revoie, enfin tu sais, je suis d'accord, voilà.       Dans mes yeux il y a toi, tout le temps. La mer et les moutons et le vieux chateau et la maison aux volets bleus. Et puis, si la vie fait qu'on se revoit pas, je vais garder les images de cette nuit et de cette journée là comme un trésor, un de ceux qui donnent du souffle et du courage, un de ceux qui étalent un paysage devant les pas quand on croit qu'on est coincés, il suffit de s'en souvenir et hop, tout s'élargit, et on peut respirer à nouveau. Le caillou que tu m'as donnée sur ta plage, il est tout près, quand je le prends dans ma main, c'est comme un portail, tout s'élargit et devient bleu, rocailleux, ancien et sans cesse renouvellé, puisque sans cesse lavé par la mer. Ca me fait entendre le bruit de tes vagues comme un souffle dans mon oreille.



    Alors, ben oui, merci, le festival Les Berniques en folie, et puis, merci, chère et magnifique Ile d'Yeu, vraiment, timidement, amoureusement, merci.  

video



28 oct. 2016

L'Etrange Petite Sirène - Festival Eveil d'Automne

Bonjour - bonjour,

Un de mes étranges, étranges projets sort de l'eau: c'est L'Etrange Petite Sirène.

Il a été écrit il y a longtemps, est resté endormi sous l'eau le temps qu'il lui fallait, et maintenant, c'est l'heure, il se réveille.
 C'est une espèce de Ciné-concert, avec la vidéo de l'incroyable Mathilde Fournier, qui a fait naitre tout un monde de papier, d'encres se déploient dans l'eau, de drôles de créatures.
 Je chanterai et je raconterai et je serai enfin cet espèce de marin nerveux qui me hante depuis que l'histoire est venue, avec son drôle de rythme dans la bouche.

Ce sera mercredi 9 Novembre, pour le festival Eveil d'Automne, à la Générale, à Paris. ça dure 25 minutes.
C'est un spectacle pour tout le monde, les enfants sont bienvenus aussi, puisque peut-être on peut parler aussi des eaux troubles aux enfants.

18 oct. 2016

le 26 Octobre à l'Ile D'Yeu

DIS DONC L'ILE D'YEU
il parait qu'on va se voir plus tôt que prévu
Eh ben tant mieux
il y a eu une petite erreur sur les dates annoncées et c'est donc bien le 26 Octobre qu'on se voit au festival LES BERNIQUES EN FOLIE
YOUPI C 'EST BIENTÔT



15 oct. 2016

Planches Courbes


La plupart du temps nous partageons des choses étranges, belles, ou joyeuses
mais ce serait complètement déséquilibré de dire que ce monde existe sans choses lourdes, ou inquiétantes, ou mystérieuses
et si on n'en parle pas, on peut créer l'illusion que c'est presque anormal de les rencontrer
on ne sait plus si on peut les regarder
si on a le droit
si c'est indécent
comme si la mort était plus impudique que l'amour
mais elle est aussi intime oui au moins
et aussi partagée.
Cette nuit,
j'avais infiniment besoin de fêtes et de musiques
mais au lieu de ça je suis allée dans un lieu calme
dans un atelier qui sentait bon le métal et les matières prises à pleine fatigue
et où je ne connaissais presque personne
j'y allais parce que Laure Colomer avait fait une sculpture
et que je me souvenais qu'elle m'en avait parlé avec des mots justes
il y a de longues semaines maintenant
c'est comme ça que je me suis retrouvée, après 15 minutes de marches sous une pluie torrentielle
ruisselante dans mon manteau en laine
dans cet atelier de Montreuil
à essorer mes cheveux et à rôder autour des sculptures
la sienne était un hommage
un cadeau
un cadeau pour la Mort d'Yves Bonnefoy, le poète
les mots peuvent sauver et on ne le sait pas beaucoup
sa sculpture ressemblait à une branche
ou à un bois de cerf
ou à cet animal fantomatique que j'avais cru voir dans la ville
et qui me mangeait dans la bouche
elle était en cire
en cire avec des mèches
quand je suis venue il y en avait une ou deux allumées
les gouttes qui tombaient lentement dans l'eau
qui formaient une petite voix lactée personnelle
un peu plus tard Laure m'a raconté l'histoire de la sculpture
une histoire de deuil, de mots, de magie
une histoire recollée et transformée
une histoire d'amour et de tristesse
à travers laquelle les mots flottent
et puis elle m'a proposé d'allumer une des mèches
j'ai demandé si elle connaissait un poème d'Yves Bonnefoy
pas par coeur mais elle m'a raconté
la mort de sa femme et les poèmes sur les petites choses
et sur la pierre, les poèmes sur les pierres qui contenaient les morts
alors j'ai chanté ma chanson de la Terre d'Oubli
et j'ai allumé la mèche sur la branche
et j'ai regardé longtemps la cire tomber
tout le travail de Laure est comme un moment présent infiniment juste
comme une chose massive et incroyable
et aussi très simple et très familière
Planches Courbes, la sculpture dont je viens de vous parler
est encore à Montreuil jusque dimanche soir
à l'atelier du Soleil Rouge
après
et bien après, je crois que tout aura fondu.
Demain, moi je file chanter pour Lamine
le capitaine du groupe Minuit 6 Heures
qui est mort il y a quelques jours
et qui chantait la mer inlassablement
il me manque et je vais chanter pour lui et pour sa mort
et je ne peux pas expliquer pourquoi je le connaissais à peine et pourquoi il me manque si fort
C'est à cause de cette magie terrible de la mort
qui ne laisse aucun choix et ne donne aucune explication.
Cette nuit j'avais vraiment besoin de musique et de fête
mais je suis allée voir cette sculpture qui fondait doucement
et j'ai reçu ce poème d'Yves Bonnefoy
que je vous donne à mon tour
"Je m'éveillai, c'était la maison natale
L'écume s'abattait sur le rocher,
Pas un oiseau, le vent seul à ouvrir et fermer la vague,
L'odeur de l'horizon de toutes parts,
Cendre, comme si les collines crachaient un feu
Qui ailleurs consumait un univers.
Je passai dans la véranda, la table était mise,
L'eau frappait les pieds de la table, le buffet.
Il fallait qu'elle entrât pourtant, la sans-visage
que je savais qui secouait la porte
Du couloir, du côté de l'escalier sombre, mais en vain
Si haute était déjà l'eau dans la salle
Je tournais la poignée, qui résistait,
J'entendais presque les rumeurs de l'autre rive,
Ces rires des enfants dans l'herbe haute,
Ces jeux des autres,
à jamais les autres,
dans leur joie. "


11 oct. 2016

Merci, merci, le festival Attention les Feuilles.

      Tu m’as baladée, mais alors partout. Je veux dire, pas seulement à Rumilly et à Annecy et à Meythet, qui n’étaient finalement géographiquement pas bien loin, malgré le fait que si mon souvenir n’était pas si flouté par le délicieux vin blanc des montagnes, je me souviendrais probablement que j’ai légèrement grommelé à propos de pas rester boire des coups avec les copains toute la nuit en faisant une pétanque imaginaire sur un hypothétique terrain probablement fermé, mais, je veux dire, tu m’as baladée vers cette salle noire et debout de Rumilly, où je replongeais en pleine musique après de longues semaines d’été passées à dessiner, cette salle où je retrouvais le goût des bouches offertes et des sables mouvants, le goût du sang et des voix anciennes, tout en bas dans la terre, le goût de ce drôle de voyage, aquatique, souterrain, qui ne se met en marche que si tout plonge ensemble, et soudain voilà, tout ce goût était retrouvé, familier et nouveau parce que j’étais moi aussi nouvelle, et je savais comment conduire, et où aller, tout me disait comment faire, et vous plongiez avec moi.
     Rumilly, c’était fou, ce premier baptème de l’année dans les bras de ta grande salle, ce silence debout, ces armes retrouvées, ces gestes qui m’avaient manqués, la petite chorégraphie de l’archet sur la guitare, la petite danse des pieds nus qui hésitent au sol, les différentes couleurs du son, dans l’ampli qu'on m'avait prêté, dans mes nouvelles pédales à paillettes, qui comme tous les maquillages sont plus souvent qu’on ne le croit un masque de guerre, dans la salle, dans mes mains, dans vos poumons, le son partout, oui; et puis la joie de repartager la scène avec Christian, de pouvoir écouter les yeux agrandis tout ce flot de mots déversés, silhouettes noires, guitares déployées et tordues, la basse qui rôdait dans l'ombre, la batterie qui lançait des éclats, et puis l'ivresse joyeuse et imprévue,  je dis imprévue, l’ivresse, comme si on m’avait poussée, mais soyons bien clairs, si on m’a poussée du plongeon j’ai rapidou fait un triple-saut-périlleux-arrière avec coucou dans les gradins, hilare de me retrouver dans le vin blanc comme dans une piscine, vin blanc qui s’est rapidement transformé en je ne sais plus quel rhum de je ne sais plus sous quels fagots, puis en pétanque imaginaire donc, puis en grommelage dans la voiture où je m’endormais, bercée par les ronronnements grommelants de mes monstres imaginaires, les écritures encore ruisselantes de mes bras, avant de me réveiller en pleine lumière du matin dans l’hôtel, ahurie de retrouver les inepties débordantes et absurdes envoyées la veille à tout mon téléphone, et puis de me souvenir qu’un nouveau jour était venu et que j'avais une promesse à tenir.  

     Voilà, je te raconte : il y a cette comptine au festival, qui sert de fil rouge, un fil rouge différent chaque année, que tous les musiciens doivent reprendre, et je ne l’ai appris que tard, tard le soir, la veille, alors bien-sûr, juste avant le vin blanc, j’ai promis de respecter la tradition et d’apprendre la comptine, de voir comment je pouvais la porter. C’est donc encore un peu en sinusoidant qu’aux premières heures du jour qui devaient bien être comme moi un peu secondes, que j’ai titubé jusqu’à mon ordinateur pour découvrir « Aux Marches du Palais », la comptine traditionnelle que tous les artistes devaient reprendre au moins une fois pendant leur concert. J’ai été surprise de la beauté des paroles, je l’ai tout de suite prise avec moi, en imaginant vaguement quelque chose de nu, de la chanter très bas, très doucement, a capella. je me suis dit on verra bien et j’ai filé prendre dans les yeux toutes les couleurs d’Annecy, filé voir le lac immense et clair, les pédalos sur lesquels on voulait grimper mais finalement yen avait plus, les pierres éclatantes de bleus, de morceaux d’étoiles encore vivantes, les petites maisons de couleurs penchées sur l’eau, le fromage partout, et puis il était l’heure de reprendre les guitares et d’aller voir cette deuxième ville, cette deuxième salle. A peine arrivée, j’ai compris pourquoi le public de la veille me disait comme ce serait beau d’aller jouer là. Dehors, il y avait une serre ronde qui servait d'entrée, des bateaux roulottes qui s’ouvraient en scène, des objets partout, qui portaient chacun bien haut leur histoire. Alors on est entrés dans la salle, et alors j’ai vu le piano, et bien-sûr les gens, les couleurs, les bateaux suspendus, les tapis, mais surtout le piano, vieux piano en bois clair sur le coin de la scène, éclairé à peine, alors tout de suite j’ai enlevé mes chaussures  pour monter sur la scène et aller le toucher-le voir , et tout de suite j’ai joué ces quelques accords, ceux qui me couraient dans les mains, j’ai chanté trois mots qui venaient avec, et puis lentement, en déployant ma petite chanson, j’ai commencé à chanter cette comptine sublime et ancienne qui m’était offerte depuis le matin, aux marches du palais, aux marches du palais… Je chantais et je faisais couler et virer la mélodie avec moi, et je testais les ressorts de l’eau, et je voyais qu’elle était malléable, heureuse de s’épanouir en cascade, de profiter des petits filets sur les rochers, alors je plongeais les mains dans le texte aussi, et je faisais venir mes poèmes, ombre aux paupières d’or, mort aux mains glacés, et je m’endormais dans le lit de la rivière, et je reprenais la comptine comme on retrouve un courant, dans le mitan du lit, la rivière est profonde, la rivière est profonde.. 
 Clement, qui m’accompagnait au son pour les premières fois puisque Matthieu était parti un moment vers d’autres lumières, a tout de suite compris ce qui se passait et m'a installé les micros pour capturer d'aussi près et loin que possible ce drôle de moment, assez près pour pouvoir murmurer, assez loin pour ne rien déranger. Moi je griffonnais des notes éparses pour le soir, et je comprenais comme la nuit allait être spéciale, comme la salle résonnait déjà de partout, tous ces objets, des instruments inventés dans tous les coins, des cadeaux, et comprenais aussi comme je voulais apprendre à jouer le piano maintenant, tous les pianos pour lesquels mes mains étaient aussi faites . 

     Avec cette histoire de palais, de rivières et de bouquets de pervenches au milieu du lit, j’étais tellement, tellement descendue dans mon monde, que tout me faisait sursauter, et puis il faisait froid mais j’avais besoin de mes bras nus, alors j’ai traversé le concert engourdie et heureuse, la salle ne faisait presque pas de bruit, je me disais peut-être qu’ils sont évaporés eux aussi, engourdis par cette drôle d’ambiance, magique et froide, je dis froide comme la fumée du froid sur la route, comme le sable noir sur les plages en Islande, froid comme une chose qu’on voudrait prendre dans sa main et qu’on ne pourrait pas attraper, qui se serait enfuie, de toute façon, qui est faite pour filer, et ainsi je filais moi aussi montée sur les chevaux de la comptine, tous les chevaux du roi, tous les chevaux du roi, peuvent y boire ensemble, je chantais, amoureuse de mon piano et de ces lumières presque éteintes, et puis je revenais chanter « au bord » à plein poumons, et puis je m’asseyais sur le bord de la scène pour chanter ma petite chanson joyeuse de fierté, et puis je faisais passer la bergère d’oubli, et puis pour les rappels encore je suis revenue, j’ai demandé de choisir entre des chansons, ils ont dit « toutes », alors je les ai prises toutes les trois, la reprise dans l’Ombre, la chanson du vieil amour, et ma chanson pour aller dans la terre. Celle là, je leur ai dit en rigolant sous cape de voir leur tête, c’est un cadeau pour quand vous serez morts. J’avais pris l’énorme tambour du coin de la scène et je l’avais descendu avec moi dans la salle, accroupie doucement autour et puis me relevant en ponctuant mes phrases avec la mailloche, la terre d’oubli qui s’ouvrait pour nous apprendre à la laisser nous prendre. 

     A la fin c’était le tourbillon de la fatigue heureuse, comme à chaque fois, je parlais à tout le monde en buvant du thé brûlant, emmitouflée dans tous les pulls que j’avais trouvés, Ani avait cuisiné spécialement pour moi, et amenait tout en souriant largement, curry végétarien, fromages éventrés généreusement, tarte tatin et baba au rhum, et Pat m’apprenait les secrets d’une flûte en bois, me filait des tuyaux sur la manière de choisir un tambour, et me demandait de jouer sur l’instrument qu’il avait inventé, une drôle de guitare avec la caisse en Wok de cuisine, et je m’exécutais avec plaisir, tirant tous les blues que je pouvais de ma tête en me promenant sur les quatre cordes, pendant que lui tirait son harmonica, et que le repas s’éteignait doucement, en même temps que le festival qui fêtait son dernier jour. J’avais vu ce livre qui reproduisait tous les poèmes de Rimbaud, manuscrits, sa petite écriture de sorcier enflée directe évidente, alors ils me l’ont mis dans les poches, le livre, tu reviendras, tu le ramèneras, prends le avec toi, j’ai dit oui, merci, oui, oh , bien-sûr, on m’a mis aussi une bouteille de vin blanc dans les poches puisque j’avais eu tant l’air de l’aimer la veille, et j’ai titubé dehors, de fatigue cette fois, juste à temps pour apercevoir ce gros hérisson pataud qui se cachait comme il pouvait, et je me suis souvenue qu’il y a quelques mois, alors que je j’enlevais encore une armure une chrysalide, un masque qui n’était plus mon visage, un jour triste, parce que j’aimais ce visage et que je ne pouvais plus l’être, j’avais tenu des petits hérissons mourants dans mes mains, sans pouvoir les sauver, et le gros hérisson joyeux de ce soir me semblait un présage adorable de toute la lumière à venir, de la vie gonflée de partout sous ma peau, et maintenant tu vois, cher festival Attention Les Feuilles, comme tu m’as baladée, comme tu m’as couverte de cadeaux, de rencontres, de mots souterrains, de promesses. 

Merci, merci, pour tout ça, merci. 




7 oct. 2016

EFFRONTÉMENT - festival Paroles et Musiques


C’était en mai dernier
c'était le tout début de ma route
de la route que j’ai prise maintenant, de cette nouvelle période
j’étais arrivée un peu perdue au festival
je savais que toute une traversée m'attendait 
et je ne savais pas encore comment remonter sur scène
à cause de mes yeux qui changeaient de couleur tous les matins
même si je savais bien que la vraie couleur de mes yeux c'est : changeante 

j'avais perdu mon bleu de travail
j'avais attrapé n'importe quoi d'autre d'un peu protecteur 
c'était tombé sur un kimono

il y avait cette équipe de vidéo dans la salle
ils m’ont demandé si je voulais jouer quelque chose
juste avant le concert
mais on n'avait pas beaucoup de temps
j’ai dit oui
et j’ai choisi cette chanson
qui parle d'échos dans la nuit
cette chanson qui ne m’avait plus laissée dormir
qui parlait de résistance, de courir et de voler tout ce qu’on pouvait
qui s’était mise à déborder dès que je l’avais prise entre les mains
comme un caillou dans ces histoires 
où le caillou devient une source, puis une fontaine, une rivière, un lac, un océan
et où l’eau envahit tout, le pays, le sorcier, le monde se noient
les royaumes tombent
et c’est bien mieux ainsi

au départ cette chanson ce n’est pas la mienne bien-sûr
enfin comme toutes les chansons elle appartient à tout le monde
avec ses détours et ses hantises aquatiques
moi tu parles que ça m’a parlé
ça me dégoulinait de partout
je disais en la présentant sur scène
que c’était comme une casserole de lait qu’on a laissée sur le feu
me voilà donc 
en train de chanter "Effrontément"
ma reprise de "La Nuit Je Mens", de Bashung
pieds nus et en kimono dans la petite salle aux fauteuils rouges de St Etienne




merci à AUUNA de l’avoir capturée
merci au Festival Paroles et Musiques de l’avoir accueillie