20 mai 2017

CARTE POSTALE : Le Troisième jour


Cher Paris,

cette troisième carte postale, je te l'envoie en trichant complètement,
C'est à dire que comme je suis déjà rentrée,
j'essaye de brouiller le cachet de la poste, celui avec le code postal et une probable représentation de la tour eiffel, en lui collant une grosse éponge à vaisselle par dessus
afin qu'à la réception il paraisse impossible de déterminer l'endroit d'où cette carte postale imaginaire a été envoyée
ou, du moins, afin qu'elle paraisse venir d'une ville floue et inconnue, où la tour eiffel est penchée, les champs de Mars étalés par dessus le Pantheon, une ville trouble, prise dans un brouillard épais et baveux, comme les oeufs brouillés de ce samedi matin.

je te l'écris donc, cette troisième carte postale, en rétropédalant mentalement, pour trouver l'élastique du troisième jour , et l'étirer pour me glisser doucement dedans,
alors j'ai à nouveau les pieds dans la piscine
et je peux te raconter

que ce troisième jour je devais faire un dernier concert, dans une maison
à peine arrivée j'ai dit bonjour et fait quelques pas dans ce nouvel espace
mais aussitôt j'ai vu le ukulélé
je l'ai pris contre moi
il faisait si chaud que c'était naturel et facile
et a commencé une promenade de 24h avec ce petit instrument dans les bras
je l'emmenais partout dans la chambre dans la piscine dans le jardin dans le salon
je ne savais pas jouer mais lui oui
je me souviens qu'il faisait beau puis nuages puis pluie puis beau
et que mon ukulélé volé dans les bras je regardais par les fenêtres

c'est comme ça sans doute qu'elle est née
cette petite chanson sur les météos changeantes
ou plutôt les zones où il fait un temps indéterminable
la chanson dit "rainbow zone", "half sunny and one third a storm"
ça veut dire, à moitié soleil et un tiers une tempête
et le reste on en a aucune idée,
c'est mon temps intérieur la plupart du temps
mes sentiments ne savent plus comment s'habiller
mais suite à cette chanson ils ont appris à s'en foutre un peu
et ils paradent tranquillement dans leurs moonboots et leur mini robe panthère avec un petit chapeau en plastique
ils se font des tutus en point d'interrogation et des nippies en point d'exclamation
ils mettent des paillettes par dessus tout ça
et vogue la barque du c'est beaucoup moins galère

ah je peux te dire que j'ai été gâtée dans cette maison du troisième jour
déjà parce qu'on m'a laissé voler cet instrument à environ quatorze secondes de mon arrivée
et devenir une obsédée météorologique
qui se croyait à Hawai parce qu'il faisait plus de douze degrés
bravo les gens du pas de calais hein

mais aussi gâtée c'est sûr, par les habitants de la maison et par le hasard :

il faut savoir que mon régime alimentaire spécifique
c'est végétarienne avec tolérance aux huitres
à cause d'un retard de train de deux nuits
et du fait que je préfère les babyfoot sur le port à l'ennui dans les gares
mais c'est une autre histoire
en tout cas,
c'est une histoire qui fait que de temps en temps
quand on m'en apporte
malgré mon idée de la mort et du plaisir
je mange des huitres avec gourmandise et en disant excusez-moi madame

ce jour là c'est ce qui s'est passé
et en mangeant mes huitres je me souvenais
de la toute première fois où j'en avais mangé, enfant
je m'appliquais à boire dans la coquille sans trop me renverser d'eau de mer sur les jambes,
et il s'était passé cette chose
que dans la première huitre
j'avais trouvé une perle
un petit trésor minuscule qui un jour m'a roulé des mains
pourquoi ça me revenait soudain en mangeant des huitres dans cette maison de Bordeaux
en sentant soudain sous ma langue une dureté familière
en souriant doucement en retirant la perle de ma bouche
je pensais aux dérangements, aux intrus qui deviennent précieux
ça me plaisait beaucoup
j'avais envie de décider que c'était ma dernière huitre
évidemment plus tard dans la nuit j'ai rompu cette semi-décision
il faut dire qu'on venait de m'informer que les huitres se mariaient très bien avec le whisky tourbé
et qu'il y en avait justement, par un hasard fou, un fameux sur la table
je suis une invitée polie.

L'après midi aussi j'ai visité les frissons de la piscine, pour me faire des souvenirs
une fois que ce qui se rapprocherait le plus d'une piscine serait l'évier de la salle de bain
alors juste pour te donner le baromètre du niveau d'accueil,
figure toi qu'à peine j'avais trempé deux orteils
qu'on m'a apporté des cerises du jardin
ça devenait n'importe quoi au niveau bonheur
me disai-je en rentrant dans l'eau fraiche, le bol de cerises tenu haut
et poussant des petits cris aigus à mesure que l'eau fraiche montait sur mon ventre

le soir j'ai chanté
on avait prévu des micros mais j'ai tout poussé
encore cette histoire de météo, de coups de vents à suivre
parfois pour être juste il faut en faire des galipettes
je cherchais le bon courant
j'improvisais des détours
en me demandant si je retomberai par miracle sur mes pattes
comme un chat qui aurait senti le whisky tourbé d'un peu près

pourtant j'ai attendu la fin du concert pour le apprendre son gout de terre, après la joie de Pablo réclamée pour la première fois, le gâteau à l'orange, et les petits personnages tous nus qui continuaient d'envahir le livret de mon album, en guise de dédicace.
entre deux j'avais aussi joué ma petite chanson météoro-pas-hyper-logique en rappel
d'habitude quand je finis une chanson je vais voir dans le salon si il y a quelqu'un pour l'essayer,
alors trouvant cette fois un micro et 50 paires d'oreilles attentives
forcément c'était tentant

je me demandais en chantant mes histoires d'imperméables enfilés et d'impatience désapprise
si tout le monde se sentait comme ça
si on ne fait pas tous semblant de savoir la météo de notre tête
prétendant un orage alors qu'on sent bien arriver le printemps
ou niant l'existence des fabuleuses giboulées
je pensais à ça, à mes précipitations
à ce mélange de calme et de clarté retrouvée, que j'apprenais moitié à rebours
qui était à la fois un désenchantement et une respiration plus grande
souvent l'impression que la vérité c'est comme ça
et je sentais en saluant, les roses presque fanées 
que j'avais mises dans mes cheveux
leur mélange d'odeur de printemps et de macération dans l'eau, l'odeur des choses qui passent
je la sentais chaque fois que je bougeais

juste avant de partir de Paris
c'est vrai, je m'étais demandé comment on s'occupait des roses 
parce qu'on m'en avait laissé une
je ne savais pas quoi en penser et la fleur non plus visiblement
elle oscillait entre s'évanouir et rester droite
ce n'était pas un cadeau, c'était comme un hasard
un happening
une fleur oubliée et bienvenue à la fois
je me méfiais c'est vrai des prolongements et des fleurs
mais je voulais en prendre soin quand même
alors j'ai regardé et trouvé
qu'on pouvait planter les roses coupées
à condition de leur couper la tête.

Tous les forums obscurs de grand-nimporte-quoi du jardinage étaient formels :
si tu plantes une rose à laquelle tu as coupé la tête
dans une pomme de terre
puis dans la terre
avec un peu de soin
tu peux faire rejaillir un rosier.

alors en retournant me cacher après la dernière chanson,
en retrouvant le reste du bouquet, et mes souvenirs,

je me demandais
si je plantais ça
avec l'état joyeux et indéterminé qui était le mien
si ce qui pousserait
ce serait une roseraie
ou une patate.

à bientôt Paris
je finis ma carte postale et je me retrouve instantanément téléportée dans toi
j'en profite pour envoyer d'ici un merci non-brouillé à l'éponge
à Bordeaux-Chanson pour l'orga, aux spectateurs curieux, et à Marie et Tony, qui m'ont accueillie, nourrie et choyée, huitrée et cerisée, et whiskytourbée par dessus, et surtout, surtout, qui m'ont laissée, avec une patience infinie, bouger les meubles et les habitudes de leur maison, et me promener pieds nus partout avec le ukulélé volé à la main, parlant par petits hocquets, absolument obsédée par ce nouvel instrument et les boucles de cette petite chanson qui naissait. Pour cet accueil, pour cette générosité, pour cette patience avec mes trottinements en zigzag, merci, merci, merci.

MONSTRES D'AMOUR


(ATTENTION JE POSTE ÇA UN JOUR EN RETARD - DONC LA DERNIÈRE A MAINS D'OEUVRES C'EST CE SOIR -  samedi 20 Mai - BISOUS MONTRUEUX )

...

MONSTRES D'AMOUR, ça continue ce soir et demain. 
Le premier jour le feu a pris dans le théâtre, et le plafond gouttait. Hier il y avait tout autant de pluie et de bougies branlantes mais ça s'était déjà comme intégré, avalé par la bouche dévorante du spectacle.
Il faut que je le dise, peut-être, en même temps que je vous invite à venir, que c'est un spectacle remuant, d'une beauté très étrange, que de ce spectacle plein de gens sortent émus, et d'autres un peu secoués, voire retournés-retournés. Normalement retournés-retournés ça fait qu'on est remis en place mais parfois ça fait qu'on est juste deux fois plus retournés. Celà dit peut-être que c'était ça la vraie place.
C'est quand même un spectacle avec à la fois du texte et du boudin.
C'est un spectacle qui creuse dans les désirs, qui cherche jusqu'où ça va, cette envie de dévorer l'autre, cette envie de le garder pour soi, dans soi. ça parle de cannibalisme amoureux, métaphoriquement et aussi pas trop. Mais ça fait pas peur, en tout cas, moi, j'ai pas peur. Au contraire, à chaque fois ça me calme, ça me dit, regarde, si tu veux fouiller par là, aller voir dans l'horrible du bout de ce sentiment, vas y, fouille, ça fait ça. Alors?
A chaque fois qu'une limite passe ça me parle de la scène et de la vie en même temps. Mais oui, il faut le dire, c'est un spectacle qui pousse les limites, qui fait ça avec une tranquillité impressionnante, un spectacle qui remue du pied ce qui dépasse, et surtout, qui pose le corps sur la table, pas très loin d'une fourchette. 
Ma phrase préférée du spectacle c'est : "c'est l'histoire de la fille qui veut pas rendre le pompom dans le manège".
Il parle de ce sentiment que l'amour est à tout le monde sauf à soi. Il parle de pyjamas et d'envie de manger l'autre avec ses dents. C'est un spectacle cru, voilà, c'est ça le vrai mot du spectacle. Un spectacle beau et cru. 
Moi dedans je ne sais pas comment dire ce que j'y fais, tous les jours je vais dans les coulisses et je regarde Elisa et Rebecca se préparer, leur complicité du juste-avant, les cordes qui s'attachent, l'intensité de la traversée qui arrive, une chose à la fois artisanale et stupéfiante, parce que certains des matériaux du spectacle sont des cordes, des chaises, des draps, une culotte, du boudin, mais d'autres sont: du présent, du dire oui, du avoir-froid, du révéler ses sentiments à la seconde près.
Je les regarde, confondue dans le fauteuil léopard avec ma veste léopard, je leur dis qu'elles sont belles, que j'aime tous les moments du spectacle, que je ne pensais jamais être assez forte pour voir un truc qui s'appelle "MONSTRES D'AMOUR - (je vais te donner une bonne raison de crier)", et que maintenant d'une manière minuscule et surprenante je me retrouve glissée à l'intérieur, et que c'est bizarrement une des choses les plus douces que j'ai faites. Chanter autour des limites, autour de la douleur. C'est une performance de présent, un moment de précipice. 
Je vous raconte ça, parce que ça me transforme, ces quatre jours avec elles, et parce qu'il en reste deux. C'est à Main D'Oeuvres, ce soir et demain soir, à 19h30.

                         © Vinciane Verguethen 

MA RETENUE


Le clip de MA RETENUE arrive le 31 Mai !


17 mai 2017

LE DEUXIEME JOUR

Cher Paris,
c'est une fuite d'une semaine
que je te raconte sous la lourde lumière du sud
avec des mots paresseux, rougis des cerises que les enfants me mettent dans la bouche
il fait si beau que j'ai appris à jouer du ukulélé
mais j'essaye de tout te raconter dans l'ordre
voilà la plus longue carte postale du monde
adressée à personne en particulier
juste un timbre
quatre vingt mille feuilles de papiers à lignes
et pas d'adresse sur l'enveloppe.


LE DEUXIEME JOUR

le deuxième et le troisième jour
j'ai mangé des dunes
c'est un petit beignet couleur sable avec de la chantilly qui déborde
j'avais encore du sable dans mes chaussettes
il fallait que j'aille à une espèce de bilan-du-concert-improvisé-de-la-veille
assise à table par habitude gardée des salles de classe
je dessinais au lieu d'écouter les lycéennes autour de la table
je les regardais rougir et tenter de ne pas bouger
bien-sûr que moi j'étais tranquille
cachée derrière mon stylo
avant de repartir elles m'ont demandé des photos
alors on a fait semblant de se battre ou de se prendre dans les bras
ou de jouer au pierre-feuille-quoiquecesoitd'autre
ou de faire d'horribles grimaces
pour la photo de groupe comme aucun fond n'était uni
on s'est allongées par terre en étoile
on aurait dit un générique de série des années 90
le soir je jouais dans la maison où j'avais dormi
où j'avais écrit avant de m'endormir, répandu mes affaires sur le plancher et pris le petit dejeuner pieds nus
bref dans la maison où je m'étais fait une petite vie en accéléré,
où une famille m'avait gentiment fait une place,
quelle drôle d'impression de descendre l'escalier depuis sa chambre pour faire un concert
mais que j'étais heureuse de chanter sans micro
l'impression d'un filtre en moins plutôt que d'un mégaphone oublié
de joie, j'en grimpais sur les sofas
je m'asseyais sur le rebord du canapé en poussant tout le monde
sans scrupules, mais avec moulte petits gloussements de rire
c'est sans doute tout ce que je ne raconte pas, qui déborde comme ça
aussi étrange que ça paraisse j'écris plus mais je parle moins
comme si mon tuyau à mots s'était penché d'un côté
après le concert il y avait un buffet. J'essayais de goûter à tout,
j'écoutais les gens me parler, je souriais la bouche pleine
et je dessinais des petits personnages tout nus dans le livret de l'album.
Avant de me coucher j'ai reposé la rose que j'avais dans les cheveux
la rose offerte la veille, prélevée du bouquet
et qui m'avait accompagnée toute la journée
qui était une coquetterie et un souvenir tendre,
qui se fanait gracieusement au milieu de ma tête
comme le temps passait vite sous ce gros soleil content
déjà c'était le matin et il fallait repartir
avec le sentiment de quitter une maison familière
comme celle d'une tante ou d'une amie,
ou plutôt, celle des familles des copains chez qui on restait dormir, ados, se réveillant le matin avec d'autres parents, d'autres habitudes
cette impression là de familier tendre, de sourire persistant et de mal à la tête
une maison où on sait qu'on pourrait gratter à la porte
si on avait besoin d'un endroit
d'un abri
sans forcément tout avoir besoin de dire ou de comprendre
merci, Corinne, et Bordeaux Chanson
pour ça
je garde donc une adresse de porte ouverte
et un parfum persistant, dans les cheveux, en guise de médaille heureuse.  

15 mai 2017

Portraits Minute

-"j'aimerais bien faire un portrait un jour, si tu veux.
- ben viens on fait ça tout de suite !"
les portraits-minute du premier jour par Axel R. Photographie ,
dont je parlais dans ma carte postale d'hier! 
Merci !







14 mai 2017

LE PREMIER JOUR


Cher Paris,
c'est une fuite d'une semaine
que je te raconte sous la lourde lumière du sud
avec des mots paresseux, rougis des cerises que les enfants me mettent dans la bouche
il fait si beau que j'ai appris à jouer du ukulélé
mais j'essaye de tout te raconter dans l'ordre
voilà la plus longue carte postale du monde
adressée à personne en particulier
juste un timbre
quatre vingt mille feuilles de papiers à lignes
et pas d'adresse sur l'enveloppe.



PREMIER JOUR


Cher Paris
je voudrais tout te raconter paresseusement
ma fuite de toi
le premier jour, réveillée à l'heure de partir
yeux écarquillés et coeur battant,
couru prendre le métro- en panne
avec mes guitares qui tombaient de partout, mes lunettes et moitié encore en pyjama
j'avais dormi trois heures
la pleine lune et l'envie de tout comprendre, sans doute
réveillée en sursaut, jeté à manger au chat et couru pour essayer d'attraper ce train vers le sud
arrêté un taxi - j'aurais du me méfier - il me voyait arriver dégoulinante de mots et de bagages, sans réagir
c'était véritablement le taxi le plus lent du monde
moi qui parlais à toute vitesse sans espace entre les mots
bonjourmonsieurohlalajesuisenretardpourletrain20minutespourlagaremontaparnassevouscroyezquec'estpossible?
et lui qui me répondait en allongeant les syllabes
je m'étais crue dans taxi trois
mais c'était taxi moins deux
et je pestais à tous les carrefours pendant que lui attendait que le feu vert soit bleu
c'est moi qui devenait de la couleur de mes cheveux
couleur post-ecchymose en retenant ma respiration
et lui qui égrenait lentement les raisons pour lesquelles je n'attraperai jamais ce train
vous voyez comme c'est encombré le matin
me disait-il en laissant passer toutes les occasions de démarrer
en commentant le passage des autres voitures devant son nez
et les camions de livraison qu'il ne doublait pas
sur ses conseils j'ai fini par m'enfuir prendre un autre métro
couru dans la gare, contourné la barrière en catimini des contrôleurs et des pessimistes
grimpée in-extremis dans le train collé au mien
pas le bon mais presque - et qui allait au même endroit
en cherchant un endroit où me cacher, haletante, j'entends une voix familière
qui dit mon prénom
mon demi-pyjama, mes trois heures de sommeil, mes lunettes et moi, on se retourne
on tombe nez à nez avec un souvenir de gare
devenu depuis un ami précieux
une espèce de petite lumière ébouriffée, un moineau élégant, une épouvante tranquillement incandescente, ce genre de personne, qui fait de la bizarrerie virtuose, les notes mêlées comme des jambes, amoureusement, à plein d'autres musiques dont on prend la soif comme ça, par contagion, comme une espèce de grande maison qui s'agrandirait à mesure qu'on avance entre les pièces,
on s'était rencontrés exactement comme ça, entre deux trains, et voilà qu'il apparait
et me parle de ses amours et me questionne sur les miens
me rappelle que j'ai la braguette ouverte
et moi pas lavée-pas habillée-pas dormi
presque oublié de respirer depuis trois jours
je l'écoute reconnaissante
il me parle du temps et de la sagesse
je l'écoute répandue sur la table au milieu de mes confidences éparpillées et de ma fatigue
évidemment le contrôleur ne l'entend pas de cette oreille
d'ailleurs comment pourrait il, car sous sa casquette il n'a pas d'oreilles du tout
visiblement je suis en première classe
pas dans le bon train
pas tout à fait revenue dans mes chaussures non plus
et il s'est passé une heure depuis la première lettre de Bonjour
il veut me faire payer tous mes débordements
on a toute la peine du monde à se faufiler entre ses sourcils froncés
mon ami est plus souple et plus réveillé que moi
c'est lui qui écarte les barreaux pendant que je passe
et me laisse partir avec un clin d'oeil

plus tard j'ai pu me remettre la tête à l'endroit
le bleu redevenu sans nuages et la peau de bête sur les épaules
j'ai quinze lycéens à rencontrer aujourd'hui
tout ce que je pense c'est que ça fait cinq fois plus de gens que d'heures de sommeil
je m'assois dans la classe avec eux
je fais semblant de savoir où je vais
mon cerveau jongle avec les pensées comme les adolescents à bolas sur le parvis de Notre Dame
miraculeusement la magie prend quand même
et deux heures plus tard dans la petite chapelle
me voilà pieds nus sous la tête de la statue de Beethoven,
on cache des surprises dans le piano
une jeune danseuse s'avance pendant que je lui tourne le dos
je n'ai rien vu mais au son de ses pas sur le sol c'était fantastique
on met des surgissement le long des murs
et sous les pulls des spectateurs
au moment de partir une jeune fille m'offre un bouquet de roses lourdes
et moi avec ma couronne de fleurs en plastique sur la tête
j'ai des bras qui ne savent plus quoi dire
comme quelqu'un réclame encore une chanson
je pose les fleurs offertes sur mes genoux et je m'exécute
chanson de douleur de désir et de sauvetage en mer
chansons de l'eau qui réclame une bouche pour la boire
un élève me tire le portrait
je lui fais des blagues de fleurs et de léopard
et puis on repart
Corinne, rencontrée quelques heures plus tôt
me regarde dans la voiture
elle me dit qu'au bout de la rue il y a l'océan
c'est tout droit pendant quarante minutes
je dis c'est pas bien loin ça quarante minutes
c'est comme ça qu'on se retrouve à 23h
devant l'océan avec une fourchette
le bruit des gros rouleaux et le flan aux carottes
éclairé sur la plage sauvage avec un téléphone portable
cette nuit là j'ai bien dormi ça oui
j'avais l'impression d'être une petite fille endormie dans la voiture
sauf que moi, petite fille, je ne m'endormais jamais
je voulais garder les yeux ouverts pour rester vigilante
comme si mes paupières ouvertes pouvaient éloigner le sommeil et les accidents
en même temps
c'était parfois lourd mais je tenais bon
et les accidents restaient au loin sans nous approcher
c'était surement grâce à moi
mais cette fois là, enfin endormie, des années plus tard
la dernière chose dont je me souviens
c'est un flash dans les phares de la voiture

en ouvrant les yeux à un moment
j'ai vu un faon
il était très près
sur le bas côté
et lui non plus
il n'avait pas peur.


2 mai 2017

CAILLOU


 J'écoute du Bob Dylan
emmitouflée dans 14 pulls
j'ai froid tout le temps
jamais perdu autant de sang de ma vie
jamais perdu autant de certitudes

J'écoute Bob Dylan
c'est toujours la même chanson
j'avais jamais compris avant
je sais pas pourquoi
pourquoi il disait "don't think twice, it's alright"
penser deux fois, y repenser, ça voulait rien dire pour moi

et maintenant que je suis là
avec un message à la main comme un caillou devant un étang
je comprends
je comprends

je le balance et je le sens sous mes doigts
je me demande si c'est le bon caillou
j'aime bien l'avoir un peu là qui hésite
je me demande quel genre de ricochet ça s'appelle
j'ai relu et relu mon caillou
il me fait rire et il m'émeut
je l'ai trouvé d'un seul coup comme les autres

je regarde l'étang
et puis je baisse les yeux
merdalors c'est fou d'être timide comme ça
devant les flaques c'est pareil
mon reflet en passant devant - rouge à chaque fois

si je voulais raconter chaque interaction que j'ai eue dans ma vie
ça serait une petite guirlande de détours, de fuites, de rougissements, de yeux fermés
de tambourins dans la tête et de ventres qui se tordent
ça me fait plus peur que tout, un regard
un vrai regard je veux dire
par quel miracle je suis restée vivante sur scène je ne sais pas
et par quelle magie j'ai fini par monter là dessus en courant
avec une joie indescriptible
ma timidité en bandoulière
à jouer dessus comme la guitare
si seulement je pouvais apprendre à faire ça dans la vie

je me dis ça devant mon étang
avec mon caillou dans la main
avec Bob qui raconte ses conneries
bien belles conneries oui ça c'est sûr
qui me dit que quoi que je fasse
lancer pas lancer
c'est pas si grave, pas obligée de se faire les quatre vingt milliards d'autres scénarios possibles
en rembobinant et dérembobinant le moment du lançage
en se demandant si en lançant un peu plus à droite un peu plus à gauche
un caillou un peu plus plat un peu plus pointu
non
juste lancer mon caillou
et regarder
si une main se dresse
et l'attrape

mais je remettais le caillou dans ma poche pour un soir encore
et je retraversais ma forêt
je mettais la tête sous le pelage de tous mes animaux imaginaires
pas le moment de trembler je me disais
mais le caillou restait là dans ma poche
et j'étais contente de le savoir au chaud

Il EST EN MAGASIN !!




27 avr. 2017

incompréhensible


Cette sortie d'album me met dans un état incompréhensible
j'ai l'impression que mes journées sont cousues de n'importe quoi
j'ai des palpitations pour zéro raisons
sur internet j'envoie des coeurs à tout le monde
dans la rue j'ai croisé un canard.
UN CANARD. 


dehors il fait un temps incompréhensible
un froid de canard dirait l'autre
l'autre qui on sait pas
il pleut et il fait soleil en même temps mais il n'y a pas d'arc en ciels
sauf dans ma tête

On m'envoie des messages qui ne veulent rien dire
ou on ne m'envoie rien du tout
incompréhensiblement je n'ai besoin d'aucune traduction
je fais des blagues qui n'ont pas de sens
les gens autour de moi rigolent sans savoir pourquoi
et moi aussi

je suis plus distraite que jamais
je m'arrête au milieu de pièces que je ne comprends pas
avec des objets inutiles dans mes mains
pour faire des actions que j'ai oubliées
mes pensées s'évanouissent à mesure qu'elles apparaissent
incompréhensiblement je continue pourtant à écrire des chansons

je crois que c'est un état heureux en plus d'être incompréhensible
je crois mais je ne suis pas sûre
je n'ai jamais vécu ça
c'est un sentiment qui n'a pas de nom pour le moment

imaginez vous que vous vivez quelque chose d'incompréhensible
comme voir une lumière pour la première fois
on ne sait pas trop si on est content
on sait que ça fait quelque chose
c'est tout

voilà mes propos de veille-au-soir
quand-même, j'espère qu'il va bien
il avait l'air sympa et perdu
ce canard

je devrais parler de MILLE BOUCHES
tenir des propos sensés et poétiques
et voilà que je vous parle
de gestes oubliés
et d'un canard

à demain
le monde
à demain
la lumière
à demain
MILLE BOUCHES

et peut-être à bientôt
le canard

quand je l'ai vu il entrait dans un restaurant
ce n'était peut-être pas la meilleure idée
j'espère que c'était un resto végétarien
ça avait un nom de fruit alors peut-être

je suis en train de faire une fin incompréhensible à ce texte
ah ben super
on l'aura tous bien cherché

20 avr. 2017

Merci, Sénas


Cher Théâtre de l'Eden de Sénas,

excuse moi, je t'écris avec un peu de retard
souvent dire merci ça arrive comme spontanément, comme tout de suite
mais parfois comme d'autres mots qu'on aimerait dire ça reste un peu coincé, un peu bloqué, un peu en travers de la gorge

parfois il y a tellement de choses en travers de la gorge, des mots qu'on ne sait pas comment dire, qu'on ne peut plus parler du tout.
Parfois aussi, on dit n'importe quoi d'autre, trop de mots, pour combler une espèce de silence, quand on n'est pas encore prêts à entendre ce que le silence a à nous dire.

c'est fou, que cette chose simple soit si compliquée à apprendre, écouter le silence.

Si je te dis ça c'est parce que depuis un jour ou deux je ne parle plus beaucoup
il y a quelqu'un que j'aime beaucoup qui est parti
on peut pas dire disparu parce qu'elle a tellement donné de choses qu'elle est absolument partout, je veux dire, dans la vie et dans le coeur des gens, des musiciens oui, mais aussi dans les chansons, dans les souvenirs, dans les routes, dans les débuts d'histoires d'amour, dans les poèmes et les ivresses échangées, enfin, partout, tu vois bien.
Au début j'ai parlé beaucoup et puis maintenant je ne parviens plus bien à écrire ou à dire quoi que ce soit. Je me lève le matin, j'allume une bougie, et je passe la journée à ranger ma maison, à me demander ce que je peux bien avoir dans la tête, à finir mes chansons de volcans et de cambriolages, et je passe et repasse devant la bougie, chaque fois comme une petite prière inventée et muette, qui n'a pas besoin de se dire. J'ai mis mon dessin du géant qui pleure des spaghettis au dessus sur le mur, je sais qu'il est venu parce que ce jour là j'étais si triste et qu'en allant retrouver le lieu qu'elle avait mis debout, on nous a servi des pâtes et parce qu'on a rigolé et pleuré en même temps et que j'ai trouvé que c'était la chose la plus belle et réconfortante du monde. Ce mélange là de moment bancal et triste et ensemble lui aussi il m'a appris beaucoup sans rien dire et je l'oublierai pas c'est sûr.

Enfin, cher Théâtre de l'Eden, je savais en passant devant ma bougie ces jours ci, en allant de la harpe au montage à l'ordinateur, que j'avais ce merci dans la gorge pour toi, ce merci simplement un peu étouffé par tout ce qui se passait autour, devant, ce qui était venu depuis, puisque c'est en rentrant de toi que j'ai reçu ce message si triste et que soudain le quai du métro est devenu ultra-flou.

C'est donc encore un peu flou, et j'en suis bien désolée, mais je me souviens de ton accueil joyeux, je me souviens du soleil que j'avais comme emmené dans ma capuche depuis le printival, des fleurs autour des portes et pendant du plafond, de cette loge où je buvais mon citron chaud comme une petite mémé en short en cuir. Je défaisais mes plans parce que tu avais bougé les tiens mais ça m'allait bien, puisqu'en ce moment j'apprenais à marcher en acceptant les tremblements de peau et de terre, puisque savoir cette danse m'était devenue une leçon non seulement de grâce mais aussi de survie.
Je me souviens d'avoir voulu faire cette entrée spectrale la guitare dans les bras, mais il faut croire qu'en guise de fantôme je serais plutôt un fantôme catastrophique, un fantôme rigolant sous sa cape blanche, un fantôme qui se trompe de mur à traverser et d'oreilles dans lesquelles chanter hou-hou, un fantôme qui se prend les pieds dans son drap, c'est dans une chanson de Brassens, je crois, cette chose merveilleuse et drôle. Je suis rentrée sur scène à peu près comme ça.

je me souviens que Greg Fontaine, avec qui je partageais le plateau, présentait la première version d'un nouveau spectacle, je me souviens des tapis sur la scène, et je me souviens qu'il m'a demandé, alors que je cherchais quels détours j'allais emprunter pour ce soir, en mettant dans ma petite marmite de sorcière la taille et la couleur de la salle, en mesurant l'espace entre mes émotions, en posant la main sur les arbres et les murs pour voir où c'était rempli et où il y avait de l'espace, en cherchant avec la baguette de sourcier de mes yeux où était l'eau, je me souviens que Greg me voyait rentrer de cette petite danse incompréhensible, en grommelant et en marmonnant et en gribouillant des indications sur un papier froissé, et qu'il m'a demandé si ce soir je jouais Le Partisan, et j'ai dit, oh, je ne sais pas, j'aimerais beaucoup mais ce soir je ne crois pas que dans mon concert il y aura la place de dire ça, et je regardais mes indications et mes ratures, je ne crois pas que ce soir ça peut venir là dedans tu sais. Mais il me disait, moi, tu sais, j'aime vraiment cette chanson, et alors j'ai compris que j'avais été si distraite, par les détours et par le soleil, que je n'avais pas pensé à lui proposer ça, bien-sûr, de mettre cette chanson ensemble et à la fin du sien, de concert, alors au lieu d'aller manger avant le spectacle on s'est enfermé dans la loge sous les fleurs en plastiques et on a cherché quelle version du Partisan sonnait bien ensemble. Je me souviens que pendant que je lui montrais ma version je regardais revenir tous les échos des gens qui l'avaient chantée avec moi, j'entendais leurs voix différentes, on a rajouté le couplet écrit par Buridane et celui proposé par Chouf, celui des trois voix devenues une, et celui du vent qui souffle entre des tombes sans nom. Alors oui à la fin des deux concerts on a tout débranché, on s'est assis sur les marches et on a chanté cette longue version, et on était deux mais dans ma tête il y avait le cortège de tous ceux qui l'avaient chantée avec moi, cette chanson, les voix du public de Pézénas la veille sur la scène, les voix de Rodrigue, de Chouf, de Buridane, de Nesles, de Clément Bertrand, les yeux de Rebecca à nouvel an quand je disais au revoir à 2016 avec cette chanson, la patience de Clément derrière sa console quand je choisissais toujours cette chanson pour les balances parce qu'elle venait par petits hocquets, comme ça, en essayant le micro et la scène, que j'attrapais un mot par ci par là, des couplets qui venaient se loger dedans, pour dire à la fois les choses anciennes et nouvelles de la violence et de la douceur et du courage.

Bref, cher Théâtre de l'Eden, c'est un merci bien flou que je te donne. Merci de m'avoir accueillie, d'avoir espéré et fait naître ce moment, d'avoir patiemment tissé un cocon de lumière avec moi, merci Tibô d'avoir dessiné comme toujours un son si fluide, si facile, qu'on peut nager dedans sans peur, merci les oreilles étonnées ou assoiffées du public, ceux qui ne savaient pas ce que faisait là cette drôle de personne aux cheveux bleus, et ceux qui avaient fait des kilomètres pour venir écouter mes chansons et repartir avec les premiers albums serrés contre eux. Merci, merci, de ça.
Je savais que c'était la fin d'un cycle ce soir là, je ne pouvais pas savoir à quel point. Je dormais confiante dans le train qui me ramenait vers Paris, je me laissais bercer par tous les souvenirs passés et par les espoirs aussi qui m'avaient été offerts, je les plantais dans la terre de ma vie parce que c'est ce qu'il faut faire avec les espoirs, ne pas trop les embêter, les abreuver, aller voir mais doucement, attendre, arroser, chanter oui doucement pour eux.

Et puis je garde avec moi ce moment drôle et presque émouvant, cette entrée spectrale de fantôme qui se cogne dans les murs, qui a mis son drap-housse à l'envers. Evidemment que mon cable s'est pris dans le premier projecteur rencontré, malgré mes "mais non voyons ça n'arrivera pas"et mes essais effrontés en balance, hop hop hop, d'un bout à l'autre de la scène, "tu vois bien que ça s'emmêle pas", est-ce que le projecteur avait bougé, ou est-ce que c'était seulement cette évidence que je ne peux pas m'empêcher d'emmêler mes fils par tout ce qui ressemble à de la lumière, ce qui ferait que dans le catalogue des fantômes je serais plutôt rangée dans la catégorie papillon de nuit, un fantôme papillon, oui, qui entre quelque part parce que la lumière est encore allumée, qui s'asseoit doucement sur le bord du lit, et qui oublie ce qu'il est venu dire parce qu'il y avait un livre ouvert sur la table de chevet.

Bien-sûr qu'en écrivant ça je pense à la bougie qu'il y a juste derrière moi, et à cette présence à sabots et à petit sourire, cette présence de bienveillance débordante, qui a amené ensemble cette drôle de famille, la plus belle, la plus tordue, la plus joyeuse, la plus colorée, la plus bancale, la plus fragile, la plus merveilleuse, la plus secrète famille, de musiciens et de publics qui aimaient ce lieu jaune, cet endroit qui n'existe pas, ce lien entre le monde réel et le monde imaginaire, ce cocon qui a servi de refuge, de maison, de passage secret, de haut parleur, et de chrysalide, qui a vu naitre tellement d'amours et d'ivresses et de chansons.

Tu vois, cher Théâtre de l'Eden, c'est peut-être à cause de ton nom de Paradis, mais c'est pour ça, j'ai du attendre un peu pour dire merci, parce que avant j'avais un merci immense à dire à Noëlle qui est partie et qui ne verra pas mon premier album mais qui l'a tellement encouragé, à qui il faut bien dire au revoir, mais vraiment, c'est comme ça, je n'ai que Merci à la bouche. C'est devenu un mot qui l'entoure et qui l'éclaire, comme la petite bougie qui brûle tranquillement juste derrière moi,

et c'est donc revenue à Paris, mais encore bien floue, avec les yeux qui dégoulinent tout le temps, que je t'adresse, cher Théâtre de l'Eden ce merci mélangé, vivant et désolé, aussi entortillé que le projecteur autour duquel mon jack s'est enroulé, ce qui a fait que j'ai fait une entrée spectrale en éclatant de rire au bout de deux secondes et demie, avant de courir au micro comme d'habitude dire bonsoir, essayer de deviner les visages et les yeux dans l'ombre, et puis plonger.
Tu sais, cher Théâtre de l'Eden, c'est comme ça, parfois on croit s'avancer et puis quelque chose s'entortille et nous arrête, voilà. C'est ce temps là que j'ai pris et que je continue de prendre, au milieu duquel je t'écris, pleine de l'amour et du au-revoir à quelqu'un d'autre, et excuse moi si sans le vouloir les fils de la soirée avec toi se sont entortillés autour du phare bien triste surgi le lendemain.

Alors voilà, merci, cher Théâtre de l'Eden, cher Sénas. Bien tard. Bien flouement. Bien tristement. Bien drôle de fantôme-papillon entortillé-ment. Merci.


Le géant






13 avr. 2017

BRISÉ BRISÉ



Tout m'échappait
tout me tombait des mains
c'est que mes mains aimaient les métaphores autant que moi
et voyant que j'apprenais doucement à respirer dans le glissement
dans le non-contrôle du tout
dans le rien-compris-mais-tant-pis
mes mains me faisaient des farces
et tous les objets que je tenais se retrouvaient, d'une façon ou d'une autre, sur le sol

l'assiette avec le riz à la sauce tomate
le verre de lait, la guitare, le savon
je grognais en glissant, en sursautant, en me tâchant
en nettoyant les morceaux et en remettant tout dans les boites et les placards
boites échappées à nouveau et placard dégringolant
et c'était à chaque instant une petite pluie de choses sur mes pieds.

C'est comme ça que j'ai compris qu'il me fallait du repos
j'ai posé le téléphone plus loin que mon bras
je me suis moi-même posée en équilibre
un pied levé, le coeur à la renverse

et j'ai réfléchi à ce que je pouvais faire pour me reposer
je suis partie me promener pour acheter des crayons de couleur
j'ai pensé à cumuler des choses symboliques pour multiplier le repos
manger des chips dans mon lit
ou regarder un dessin animé dans la baignoire
j'ai pensé on ne peut plus prendre un bain, il n'y a pas assez d'eau chaude
et la bonde ne tient plus
mais je peux m'emmitoufler dans ma couette
et aller dans la baignoire
avec un ordinateur
et des chips
bravo monsieur cerveau décidément
dès qu'on parle de repos vous avez une productivité étonnante
rien que de penser à ça ça me faisait rire
d'un rire reposant

je suis rentrée avec des crayons blancs et argentés dans la poche
les couleurs c'était trop fatiguant
et puis c'était des crayons joyeux
des crayons pour signer par dessus les mille couleurs de mes albums
mes premiers albums enfin arrivés à la maison
qui attendaient d'être achetés et aimés et emmenés dans d'autres maisons
j'ai souri dans ma fatigue
dans cet épuisement de toutes ces choses traversées
ce n'était pas que ça je le savais bien
c'était aussi mon drôle de coeur brisé
j'ai pensé
j'ai pensé ça et ça m'a paru sonner faux
j'ai tapé dessus, toc toc
mais non, c'était creux cette expression aujourd'hui
coeur brisé
quelle drôle de façon de dire un chagrin
j'ai pensé
en mangeant mes chips
dans mon lit

on dit avoir le coeur brisé
brisé, comme un objet qui ne marche plus
comme l'assiette de riz à la sauce tomate, en mille morceaux saignants autour de mes pieds
brisé, comme un réveil sur lequel on a tapé trop fort
brisé
mais mon coeur à moi
il n'est jamais brisé
au contraire
c'est parce qu'il marche très très bien
qu'il s'enthousiasme, qu'il se lance et expérimente et se donne et se reforme à chaque instant
un coeur auto-renaissant à chaque seconde

non je n'ai pas le coeur brisé
à la limite
un peu perdu
on sait plus trop trop dans quels bras on l'a confié
si ce serait plus prudent de le reprendre

mais cassé
non
ahahah, je rigolais sous cape en mangeant mes chips
j'ai un coeur sifflotant
un coeur lourd, ça d'accord
lourd à couler au fond de la baignoire
lourd à faire des rêves charbonneux
lourd à répéter sans cesse la même petite phrase de chanson obsédante
lourd
lourd de cadeaux qu'on n'a pas pu donner
lourd de chansons
de petits poemes de fatigues
exactement lourd comme ça
voilà
mais ça n'est pas cassé
ça se répare tout seul
encore quelque temps, quelques poèmes
et puis qui sait
peut-être que mon bouquet de fleurs va réapparaitre
la machine à espoirs ça peut pas s'encrasser ça
c'est auto-nettoyant
brisé
ça va pas la tête
brisé, ahahah
je rigolais
dans ma baignoire de chips
dans ma couverture enroulée
en pleurant doucement dans mes petits hocquets de chagrin
dans mon espoir qui me faisait doucement au-revoir de la main
brisé
ben non
tu sais bien

parfois on voudrait faire une tragédie
mais vraiment ce n'est pas mon genre
ça m'ennuie tu sais, les grands mots
moi j'aime les petits mots empilés les uns sur les autres
non, je mens, j'aime démesurément les grands mots
ce que je n'aime pas ce sont les mots qui se prennent pour autre chose
non je mens à nouveau
décidément
les mots qui se prennent pour des vers de terre ou des éléphants, ça j'aime vraiment beaucoup
non ce que je n'aime pas
ce sont les mots en costume
les mots en noeuds-papillons
quoi que si
ils sont rigolos
embourbés dans leurs grandes échasses incompréhensibles
chez moi j'ai des dictionnaires de chimie récupérés dans les poubelles
de temps en temps je les lis quand j'ai pas le moral
ça me fait énormément rire
toutes ces molécules très sérieuses
ah quelle difficulté décidément
de trouver des mots non-aimables
c'est comme ça
j'ai le coeur qui marche bien
tu vois

c'est le meilleur des repos
je laisse mon coeur faire
j'écris tout ce qui me passe par la tête
et je ramasse doucement ce que j'ai fait tomber
et si jamais ça m'échappe à nouveau
si ça veut vraiment aller ailleurs
si c'est plus heureux enfui ou cassé comme ça
c'est pas bien grave
je me disais
si tout m'échappe
qu'est ce que tu veux
si tout m'échappe
c'est comme ça


Les albums !! Les albums !!


JE VIENS DE RECEVOIR LES ALBUMS !!!
 Ils sont ultra beaux   ça sort le 28 Avril !!!



Trois de mes concerts dans Hexagone !



Tombée à la renverse aujourd'hui en découvrant ce magnifique article dans Hexagone, qui raconte trois de mes concerts avec des mots ciselés. (dont le moment au Limonaire où j'ai hurlé OEUF DE DINOSAURE).
MERCI, pour ces petites magies que je croyais échappées et qui sont fixées ici.
je vous mets la première page, qu'on m'a transmise, mais il y en a trois - le magazine papier est très beau- courez vous abonner.

10 avr. 2017

CHAT GLACÉ



Le livre que je lis demandait
écrivez pendant dix minutes ce qui vous passe par la tête
j'ai dit mais voyons je ne peux pas
ça va trop vite
si je voulais dire tous les noms de tous les trains
que je vois passer dans ma tête
il faudrait que je ralentisse
et je ne sais pas comment faire ça

par contre je peux écrire ce qui me passe dans la vie

un soir il n'y a pas si longtemps j'ai ramené des fleurs à quelqu'un
quelqu'un qui n'est pas venu
et j'ai gardé les fleurs chez moi, quand même
parce qu'elles ne veulent pas mourir

hier soir le chat avec qui j'ai dormi tous les soirs pendant deux ans
le chat qui a appris à grimper avec mes rideaux en guise d'arbre
le chat que j'avais peur d'apprendre à aimer parce que je pensais que je serais trop maladroite avec les autres créatures
le chat qui grimpait partout et ne tombait jamais
ce chat là a tremblé et puis elle est morte
moi aussi j'ai tremblé beaucoup
quand j'ai appris ça

ce soir j'ai échappé à une agression
j'ai voulu défendre quelqu'un
ça n'a pas marché du tout
finalement c'est le quelqu'un qui m'a défendu
mais même le monsieur qui voulait m'agresser
on ne pouvait pas lui en vouloir
moi aussi j'avais participé à des choses que je ne comprenais pas
la violence a tellement de visages et parfois oui elle prend le notre quand on regarde ailleurs
j'ai eu très peur c'est vrai
mais lui il n'avait plus d'espoir depuis longtemps
c'est pire

ensuite dans le métro j'ai dessiné tous les gens que je voyais
la dame en manteau en tête haute et en talons
le monsieur avec sa fierté et sa drôle de coiffure
est arrivée une femme très belle en chemise à fleurs brodées
elle s'est assise en face de moi et s'est laissée dessiner
c'était mon dessin le plus réussi
sans doute parce qu'elle était d'accord
depuis le début un joli garçon me regardait en coin
j'ai fini par le dessiner quand même
c'était complètement raté mais le dessin lui a plu
sans doute raté à cause de ma timidité et parce que je n'avais pas la place
sans doute raté parce qu'il me regardait
et que je n'étais pas sûre de vouloir me laisser regarder

à cause des fleurs
les fleurs qui ne voulaient pas mourir
pas mourir du tout, c'est vrai

qu'est ce que je lui aurais dit, au garçon
écoutez
écoutez monsieur
vous êtes bien joli
mais vous arrivez au beau milieu d'un embouteillage
je ne vais quand même pas vous catapulter au milieu de tout ça
revenez plus tard
ou plutôt non, reprenez votre route, d'accord
arrêtez avec ces yeux doux
choisissez quelqu'un dans la prochaine rame

je ne sais déjà plus dire quelle est ma station, ni les noms des trains qui passent dans ma tête
j'ai ouvert tous mes placards et j'ai enlevé les étiquettes des bocaux depuis longtemps
à la place des noms de fruits j'ai marqué compote ou confiture
voilà ma situation je suis en pleine confiture
merci beaucoup

ce soir juste avant tout ça il s'est passé une chose très très belle
quelqu'un que j'aime infiniment
m'a annoncé qu'elle allait se marier
se marier avec quelqu'un qu'elle aime infiniment
que je connais à peine mais que moi aussi j'aime beaucoup
ça fait beaucoup de fois le mot aimer beaucoup
mais je vous assure que ce n'est rien à côté de ces deux là

parfois c'est tout simple pour certains gens
et c'est tout simple de se réjouir infiniment pour eux
la lune était presque pleine
et mon coeur aussi

il ne déborde pas encore
il se demande,
il balance, comme font les enfants pour se calmer
il est en forme de point d'interrogation
ses toudoum toudoum ont des consonnances hautes
je ne sais pas trop quelle est la question
sans doute il voudrait savoir la fin de l'histoire
c'est comme ça cher coeur
la fin
il n'y en a pas
il faut s'habituer
il faut s'habituer au vertige
la vie c'est complètement confiture parfois

parfois je m'asseois pour de longues méditations
je fais des voyages dans mes cellules
j'écoute des voix qui me font rire ou qui me remettent au centre de moi
juste à ma toute petite place dans un monde très grand
quand je fais ça
parfois il faut rester assis longtemps
parfois c'est le jeu
et la voix demande
si vous avez mal quelque part parce que vous ne bougez plus
essayez
essayez, pour voir
de respirer là où ça fait mal
ça n'a l'air de rien dire comme ça
bien sûr qu'on ne respire pas du genou me disais je renfrognée et en tailleur, la première fois
et puis j'ai essayé
et mon genou a compris tout de suite
ah il s'est bien foutu de ma gueule
tu croyais quoi me disait il en langage de genoux

alors là
c'est pareil
dans les moments où ça flotte
où on ne sait plus à qui dire en rentrant à la maison qu'on a failli se faire agresser
qu'on a dessiné des gens qui souriaient en coin et perdu un chat aimé
et que quelqu'un qu'on aime infiniment a promis de se marier avec quelqu'un qui l'aime et qui est fantastique
et qu'on vient juste de tourner une vidéo pour une chanson écrite il y a des années
une vidéo dans laquelle on a rassemblé tellement de gens aimés et découverts
qu'on a failli se faire un tatouage et que ses cheveux ont pris feu et que des gens sont presque tombés amoureux sur place et qu'on a rencontré un survivant et fait un striptease involontaire dans la forêt
et que dans vingt jours sort un album qu'on a enregistré il y a trois ans
que pour soi c'est le premier album du monde
et que l'ensemble de ces choses nous remplit de gratitude de peur de chagrin et de joie
et de vertige oui de la joie tranquille du vertige
il faudrait un nom pour ce sentiment de juste-avant

ici dans cette drôle de maison qui n'a jamais été la mienne
je l'ai dit à mon chat d'ici mais elle s'en fout royalement
si on peut appliquer le nom de royale à une créature qui a mangé tout mon fromage
les fleurs penchent un peu dans leur vase
mon coeur penche un peu aussi
j'ai de la place pour tant de gens
mais parfois je panique parce que je ne sais plus le nom des choses
j'ai peur de faire des promesses avant de comprendre qu'elles en sont
je voudrais m'avancer à tâtons et sans faire de bruit
je voudrais toucher la bouche et le visage des gens et leur poser des questions les yeux fermés
en ce moment j'écris des lettres que j'efface
c'est comme faire l'alphabet à l'endroit et à l'envers
parfois je fais ça pour apprendre des choses par coeur avec mes mains, comme la guitare
pour être sûre que je le sais sans réfléchir
je récite l'alphabet à l'envers en même temps
peut-être vous savez le faire très bien mais pas moi
ça me demande une concentration très ridicule et satisfaisante

bref
j'apprends ça
en ce moment
que la vie est une confiture
et qu'il faut respirer
dedans
là où ça fait mal
là où ne sait pas encore
là où on n'ose pas bouger

pendant le tournage du clip on disait chat glacé
pour dire qu'il fallait prendre une pose immobile
pour faire le point, pour que tous les flous soient bien flous et les nets bien nets
pour pouvoir bouger à nouveau
il faut que quelqu'un vous touche
dans le jeu ça peut-être n'importe qui


moi aussi
je me disais
je veux bouger de là
déglacez moi
faites moi fondre
je me disais ça
au milieu de mes trains sans noms et à supergrande vitesse
du papier de fromage vide
du coeur en point d'interrogation
et de cette sacrée confiture de vie
je me disais
voilà
c'est juste un chat glacé
en attendant que j'apprenne à respirer
dans ce qui fait peur
un moment sans bouger
une statue triste qui cligne des yeux
en attendant
en attendant que quelqu'un me touche

31 mars 2017

Merci Menuiserie



 Chère Menuiserie,

je t'écris depuis les rivières de la Lozère
depuis ce train qui survole les forêts, les gares abandonnées, les cimetières
le temps passe et coule comme les rapides en bas
et je m'aperçois que je ne t'ai pas encore dit Merci

Merci de m'avoir accueillie dans le secret de ta petite salle
merci les énergies ramassées sur les fauteuils
la petite Rosa qui s'approchait de la scène
ma chanson de tremblements fiers, perchée sur le seul fauteuil du public,
qui permettait d'être vue des deux côtés

il faut que je te dise chère Menuiserie
je voudrais toujours venir au concert en pleine lumière
mais ce jour là j'étais prise dans les nuages de ma météo intérieure
ça arrive, les tempêtes soudaines, les pluies de questions

credit photo : Pierre Louatron

Je voulais te donner tout ce que j'avais
mais tout ce que j'avais ce jour là ce n'était plus vraiment beaucoup
comme ce jour où petite j'étais allée à un anniversaire d'adulte
et où avec l'ivresse et les talons, le gâteau à trois étages portée par l'hôte n'avait pas résisté aux deux marches du perron
je me rappelle de ce moment, les adultes entre la panique et le fou-rire
de la crème renversée partout
et de la fête qui avait continué joyeusement

eh bien samedi chère Menuiserie, j'étais ça, ce gâteau renversé, remis dans les assiettes avec le gravier et la terre
pour ne plus tomber je me tenais au fil de ce que j'avais prévu
je respirais doucement doucement
et être avec vous dans cette salle aimante, dans le cocon de ces chansons que je connaissais bien
c'était la chose la plus douce que je puisse imaginer

je me disais, parfois mon coeur aussi a des talons ivres, et la vie a tellement d'escaliers

A ce moment précis de ce soir précis
c'était si réconfortant de faire ce voyage avec vous
de repasser par la terre qui germe dans les mains enterrées, le chat oublié dans le frigo, les couteaux et le lait montrés par la Louve, refaire tout ça entre les fauteuils bleus
la salle était si mate, le son s'absorbait et moi je me lovais dedans
je comprenais que vous ne bougiez plus
et puis j'avais joué si longtemps
agenouillée près du piano ou les doigts qui couraient sur la guitare
merci Menuiserie oui pour ce partage si précieux

credit photo : Pierre Louatron

Un de mes groupes fictifs parallèles et de moins en moins fictif était venu me voir au complet
un autre s'était mis à apparaitre et disparaitre au grès des besoins d'heureux présages
deux personnes étaient venues spécialement de Belgique
Plein de gens venaient me parler
je ne pouvais pas dire toute ma gratitude
de tous ces amis et inconnus rassemblés là
et tout sonnait comme une chanson lumineuse dans un brouillard épais

je suis repartie dans la nuit, en racontant et écoutant des histoires
chère Menuiserie, tu es une maison pleine de berceuses, et de réconfort
merci de m'avoir reçue, merci à chacun de vous, venu.e habiter cette salle pendant quelques heures, merci pour les coeurs ouverts et les rires francs
merci pour la soupe et les céleris rôtis
merci pour les bras si grands
et les messages d'ivresse dans la nuit

les montagnes autour du train me font signe que j'arrive bientôt
et dans ma tête, j'ai les échos du concert de l'hypnotisante Michèle Gurevitch hier soir
qui sans se départir de sa classe calme, de cet incroyable magnétisme,
disait, alors que le micro ne se laissait plus toucher sans crier
"The Mistakes are the best part." "It's where you can really see us "