28 mars 2017

Merci le festival Quand on Conte !


 C'était tes vingt ans,

Ta salle résonnait tellement que je me retrouvais à aller plus loin et plus profond que ce que je pensais possible, je n'en finissais plus d'explorer les possibilités de cette résonance, de venir sur vos genoux voir comment ça sonnait là haut, de vous inviter aussi à tout écouter, d'ici. On essayait un nouveau micro qui m'enthousiasmait assez follement, et additionné avec la reverb et le fait que Tibô, qui travaille le son et ses textures de manière déjà franchement géniale d'habitude, commençait à bien connaître le concert après trois ou quatre tours de pistes ensemble, on avait un total sonore à peu près égal à une texture entre un yaourt velouté 100% crème et un chaton angora poils extra-longs. Bref, j'étais contente. (Quoique citer les deux ensemble dans une même phrase fasse plutôt penser à une cuillère pleine de poils de chat aux yaourts. ) (il faut vraiment que je pense à télécharger l'appli "coordination de métaphores")
Côté lumière, il y avait aussi de quoi faire de petits bonds de joie. Le plateau était beau, doucement enfumé, et Pierrot qui pourtant jonglait avec une console dont il n'avait pas l'habitude, avait scrupuleusement noté toutes les ambiances de mes chansons, on inventait des paysages ensemble, avec les conseils de Julien, moi perchée là haut avec eux sur la console, et Stu ou Clement prenaient la pose pour figurer ma silhouette au milieu de toutes ces couleurs, "tu crois qu'on peut piquer ta lampe frontale?" , et comme ils disaient oui, "tu crois qu'on peut prendre le vieux projecteur de déco, le Cremer, et s'en servir vraiment"? , et comme ils disaient oui "tu crois que pendant que tu m'imites pour qu'on fasse les lumières tu peux aussi teindre tes cheveux en bleu pour voir comment ça fait" et comme ils disaient non "ah tant pis".
A part reteindre tout le monde on a tout essayé, j'ai aussi repris la Barbie et l'équilibre mi-clownerie, mi-violence-et-hallucinations-racontées, de BOMT, ma reprise de Baby One More Time.
Britney avait perdu une main dans la bataille mais on était superheureuses de se retrouver quand même, sa petite robe à paillettes scintillant dans l'ombre.

C'était si facile, si fluide, de me promener dans tous ces paysages avec vous, dans ce festival de la Parole qui tient debout depuis 20 ans, avec ses bénévoles qui cuisinent, qui montent et démontent, qui choisissent et organisent, et qui m'ont fait signer affiche sur affiche au milieu des flans à la noix de coco et des lentilles à l'indienne.

A la fin du spectacle j'ai fait descendre tout le monde oui, j'ai dit jusqu'à ce qu'on s'en remette je chanterai Leonard Cohen, et je m'en remettrai jamais c'est sûr, j'ai dit encore une fois "le poète n'existe plus mais ses chansons existeront toujours", et puis j'ai fait ma chanson d'oubli, ma chanson ancienne venue pour faire un cadeau de vie et de mort, une chanson rituelle qui appartenait à tous, une chanson a capella dans cette salle qui résonnait si fort, tous ces gens assis sur le plateau, leurs grands yeux dans les couleurs et la fumée, et mes pieds qui tapaient contre le sol, c'est la terre, c'est la terre, qui reprend tous ses enfants, laisse toi tomber dedans, j'ai chanté, chanté tout ce que j'ai pu, et puis je suis partie, voilà.

Je suis repartie avec mes Mimosas, avec mon souvenir du papillon-frelon qui m'a attaqué en droite ligne au milieu de "Bonsoir", à tel point que j'ai du m'arrêter pour éclater de rire et m'enfuir, avec mes souvenirs de chansons réclamées et oubliées, avec tous ces paysages enfumés, cet accueil fou, ce velours de son, et vos yeux, vos sourires, est ce que je peux te prendre dans mes bras, est ce que tu veux bien signer mon ticket, est ce que je peux te dire merci, qu'est ce que c'est que ta chanson ancienne de l'oubli, toutes ces questions étaient comme des cadeaux, je recevais tout, je les mettais dans ma poche, avec mes guitares et mon mimosa, et puis je filais retrouver Paris.


(credit photo : Philippe, Quand On Conte )


17 févr. 2017

Limonaire


Merci le Limonaire

pour une dernière fois
c'était beau
on avait chaud
on est restés longtemps

je crois que j'ai chanté trop longtemps même
je ne voulais plus partir

comme on avait viré tous les micros
c'était encore plus silencieux et doux que d'habitude
c'était complètement à nu
que c'était étrange de dire merci pour la dernière fois
et de redécouvrir toutes mes chansons dans cette douceur du rien-branché

j'avais l'impression que tous les gens que j'aimais étaient venus
et tous les gens que je ne connaissais pas je les aimais aussi
j'étais incroyablement et dégoulinement émotionnelle
à cause de tout à la fois
Clement avait joué ses chansons
il m'avait invité pour son rappel
qu'est ce qu'elle a, qu'elle ce qu'elle n'a plus, ma petite chanson, ...
il chantait debout et moi assise sur le tabouret du piano
j'essayais de me souvenir des paroles apprises dans l'après midi

plus tard il est venu me rejoindre au piano pour "Aux Marches du palais"
je me contorsionnais pour chanter de face et jouer de dos
sur ma moitié de tabouret

j'ai tout aimé de cette dernière nuit là bas
dernière nuit à jouer bien-sûr
puisqu'obstinément mon fantôme continuera à errer dans le limonaire fermé
les doigts invisibles sur le piano plus-existant
déjà hier soir j'y étais, collée là-bas, spectatrice émue
devant les chansons toujours superbes et noires et légères de Nicolas Jules
le poète-gothique-le-plus-léger-du-monde
c'est vrai je pense qu'un jour il va s'envoler
en pleine chanson
il continuera de chanter les eaux noires et les amours salis
et les coeurs gonflés
de là-haut
après le concert je lui ai parlé de mes poètes préférés
je n'y arrivais pas, je balbutiais
parce que c'était ma dernière fois au limonaire et parce que j'aimais trop ses chansons

mais attention
le limonaire ferme
mais tu imagines bien
le nombre de fantômes
fantômes bruyants
à guitares, à piano, à accordéons à bretelles
qui vont hanter le lieu

ils vont pas rigoler
ceux qui vont vouloir y installer autre chose
avec tous ces fantômes sur les bras
fantômes joyeux qu'on ne peut pas faire taire
ils vont pas rigoler
ah ah ah

nous non plus peut-être
mais on va essayer, quand même
non parce que sinon
ils l'ont dit, au Limonaire
celui qui pleure
c'est la tournée générale

et où est ce qu'on va la boire, hein?  

(crédit photo : David Desreumeaux)

15 févr. 2017

Le 15 Février 2017

Tout à l'heure en rentrant chez moi
j'ai trouvé deux caisses de vin dans la rue
vides
évidemment
j'ai quand même pris les caisses

je venais de nourrir le chat d'une amie
et en me roulant par terre chez elle en même temps que le chat
je regardais tous les livres et je pensais qu'il me fallait vraiment une bibliothèque en plus
chez moi les livres débordent et débordent

donc nez à nez avec ces deux caisses de vin
malgré tout vides
j'ai pensé - voilà deux étages de bibliothèque parfaits

je les ai posées sur le tissu de la petite table
et j'ai commencé à y fourrer tous les livres de poèmes
les préférés en haut - les moins compris en bas
et voilà

un peu plus tard en m'asseyant
très fière de ma nouvelle minibibliothèque
qui contint du vin puis du vide puis des mots
je décide d'en profiter dès à présent
et d'ouvrir un des livres
une cuillère de yaourt au miel / une strophe avalée
comme double-médecine-simultanée en vue de pouvoir chanter ce soir

alors mon choix tombe sur le recueil de ce bon vieux Dan Fante
qui raconte sa vie et ses déboires tranquillou d'une page à l'autre
et dont je ne me remettrai jamais du titre
"bons baisers de la grosse barmaid"

je l'ouvre

évidemment
vu que la caisse de vin était vide
ce vieux sorcier plein d'alcool
me sort son plus beau clin d'oeil

et en plein dans la vue
un poème d'il y a dix ans tout pile

puisqu'il s'appelle
Le 15 Février 2007

et moi très contente des petits tourbillons du monde et du hasard
je vous le mets ici
et vous dit à ce soir



Le 15 Février 2017

Dans quelques jours mon anniv

et pas n'importe lequel
le soixante-troisième

Mes quarante-cinq premières années je les ai passées
à me battre et me débattre avec moi-même
- à creuser comme un porc parmi des os pourris afin de déterrer un sens
qui m'échappait encore et encore

Année après année
bituré
je nettoyais mon 357 Magnum en me demandant
pourquoi continuer comme ça?
c'est absurde... et ça fait mal

et la réponse claquait :
t'as raison - fait chier !

Voilà où j'en étais
- plus rien à perdre

sauf
ma vie

Puis
je me suis mis à écrire
et ce monde couleur de merde
est devenu rose bonbon

et mon coeur a été cassé puis il a guéri et encore cassé
- et moi sans cesse
pendant ce temps-là
je le dégageais le désengorgeais
pour
enfin devenir
un véritable être humain vivant
non vraiment sans déconner


( Dan Fante )

13 févr. 2017

le 15 Février, concert acoustique au Limonaire


Alors, c'est vrai
le Limonaire va fermer
ce petit endroit tout jaune
plein de bienveillances et de chansons
plein de toutes les énergies
qui savait dire bienvenue
en ayant l'air de faire la tête
avec un petit sourire dans l'oeil
la lueur de "tu vas voir"

cet endroit là
qui faisait aimer Paris
qui donnait envie d'y emmener les gens qu'on aimait
les yeux bandés et les oreilles découvertes
qui donnait envie de parler aux inconnus
dans lequel j'ai chanté si souvent
dans lequel j'ai essayé les premiers poèmes
dans lequel j'ai réclamé des tartes aux pralines
dans lequel j'ai bu de sages tisanes ou trop de vin

qui m'accueillait les soirs de timidité
et les soirs d'envie de connaitre tout le monde
dans lequel j'ai fêté un anniversaire
dans lequel il s'est passé tant de choses
merde
merde
merde
cet endroit là
qui illuminait tout autour
même quand on n'y allait pas on savait qu'il était là
qu'il était ouvert
qu'il y avait de la musique dedans

les discours d'avant et d'après les concerts
que je connais par coeur
il n'y a plus que quelques jours pour les entendre
ça ferme à la fin du mois
j'y joue le 15 février, avec Clement Bertrand
et puis je reviendrai écouter d'autres gens
pour emmagasiner le plus de souvenirs possibles

ça ferme vraiment
moi j'y serai
après demain
en acoustique
une dernière fois

tu viens aussi ? 


8 févr. 2017

Demain matin
je pars pour trois jours
et je viens de me rendre compte stupéfaite
que c'est le dernier jour de mes trente ans
le dernier soir
quand je reviendrai à Paris
j'aurai fait trois concerts
le premier soir j'attraperai un an de plus
le deuxieme soir il y aura une éclipse de pleine lune
le troisieme soir il parait qu'on peut voir une comète
ensuite je dois m'occuper de cet album à venir au printemps
ça fait tant de choses
que j'ai l'impression de partir pour un voyage galactique
un voyage en fusée
Paris tu sais mon coeur cogne dans tous les sens
il n'arrive pas à se décider entre la maladresse et l'apesanteur
Je voudrais faire tant de choses plus profondes que ma valise
je voudrais écrire des poemes et embrasser des gens
je voudrais faire les deux à la fois
faire des choses de dernier soir
boire du thé
à l'arsenic
voir un orage démultiplié
c'est le dernier soir de mes trente ans
et je n'ai jamais vu d'aurores boréales
j'ai écrit tellement de chansons sur les feux d'artifices intérieurs
ça compte, ça, comme aurore
je suis pressée de voir la couleur de la première
demain matin
j'essaye de tout mettre dans ma valise
la soif, les baisers, l'aurore à venir
toutes celles vécues et toutes celles espérées
ça déborde
évidemment
à bientôt
Paris 
à bientôt
le monde

7 févr. 2017

L'album


Il y a deux ans,
j'ai enregistré un album.

Il y avait Seb Martel à la réal
il y avait tant de musiciens merveilleux
on était dans Paris, au milieu de tous les fantômes et de toutes les lumières.

J'avais tant de chance, et tant de choses à apprendre.
Il y a eu des trébuchements et des miracles
C'était comme sortir émerveillée d'une chrysalide
c'était comme construire une maison ensemble

cet album a été pris dans les courants,
dans les plis, les détours
et évoquer ça ce serait donner une place à l'ombre
lui laisser une fissure pour s'engouffrer
il a dérivé comme dans les contes
où le temps passe sans qu'on s'en aperçoive
et lorsque l'on sort de l'eau on retrouve le village changé, les murs tombés
mais on regarde ses mains et elles sont intactes
peut-être même elles sont devenues amphibies

je voulais dire cette chose incroyable
cet album va sortir au printemps
en même temps que les perce neiges
que les premiers pollens des arbres ébouriffés

peut-être l'ayant enregistré il y a si longtemps
je reprendrai ma première fraicheur, ma première soif,
et mon premier nom
mon nom de jeune fille
peut-être je laisserai les deux encore un peu mélangés, en transparence
comme ces animaux endormis ensemble qu'on ne sait plus différencier
mes noms sont comme ça en ce moment, emmêlés, inséparables
toujours à se toucher, à tel point que je ne sais plus où finit l'un et où commence l'autre.
Je suis encore à coller mes oreilles à ce mystère
en toquant doucement contre le mur de résonnance, pour écouter ce qui sonne juste
dans un petit bruit de coeur,
toc toc, toc toc

petit bruit sourd et émerveillé
petit bruit effrayé comme le bruissement d'un oiseau dans les branches
petit bruit des premières respirations
des premiers soupirs de la rencontre

toc toc, toc toc
petite main sur la porte de la réalité
qui s'approche dans son grand manteau de lumière,
qui va ouvrir

toc toc, toc toc
mon album sort au printemps



(illustration : Maya Mihindou )


(plus de nouvelles bientôt avec la date de sortie et la pochette ;-) )

4 févr. 2017

Toulouse


cette fois je ne vais rien raconter
ce qui s'est passé trois soirs de suite dans la petite salle
l'espace qui se mélangeait
les sorcelleries que j'ai ajoutées à mon concert
les tartes au potiron et les riz-tatouilles
le bar surlequel j'ai dessiné au posca blanc
la salle remplie, remplie
et la plongée ensemble
deux heures à raconter
deux heures à vous regarder
à vous tourner autour
cette fois
je vais tout garder pour moi

Toulouse... C'était tellement doux et évident, ces trois soirs avec toi
cette plongée ensemble
c'était comme un secret
merci Detours de Chants
merci Chez Ta Mère
merci Chouf qui a accepté mon invitation à chanter le Partisan
et merci vous qui êtes venus
je ne dis plus rien
je ferme les yeux et je me souviens de tout
je repars avec de la confiture de figues
une lettre trouvée dans les loges
un pot de miel
et un peu de ton accent dans la bouche





































(photo : Sandrine Garonne )
Toulouse
je suis en route vers toi
j'ai envie de me serrer contre ta chaleur
j'ai déposé ma fatigue dans le train à côté des sacs et des guitares
je tourne ma setlist à l'envers à l'endroit
j'essaye de sentir à tatons quel est le plus beau cadeau à te faire

j'ai laissé Paris et le chat à rayures
qui ronronne même quand elle dort
j'ai mis ma chemise blanche
et tous les livres dans mon sac
j'ai couru vers toi
tu sais tout à l'heure dans mon rêve il y avait une femme
quand elle embrassait quelqu'un ça faisait une nouvelle bouche
juste à l'endroit du baiser
au réveil je ne savais plus si en l'apercevant j'étais effrayée et hypnotisée
ou si c'était moi qui glissait dans cette étreinte magique et dangereuse
qui avait une bouche de plus à chaque baiser, qui souriait à pleines dents
en me réveillant je regardais la neige par la fenêtre
j'avais envie de m'enrouler dans le grand manteau blanc de l'hiver
je me mettais à vaciller
et puis soudain j'ai vu ce petit mot
envoyé par la salle qui m'accueille ce soir, demain et après demain
pour dire qu'il restait des places
pour dire pourquoi il fallait venir
c'est tombé comme une averse d'amour sur ma tête
ça m'a lavée,
par la fenêtre la neige et les vacillements ont fondu
Et j'ai l'impression d'être toute en printemps
merci
merci
et à tout à l'heure Toulouse

"En cinq ans de Chez ta Mère, on en a fait de belles découvertes. Mais de mémoire de programmateur, La Demoiselle inconnue - Camille Hardouin fait très surement parti des rencontres les plus fortes.
Depuis sa première venue il y a 3 ans, on l’a suivie de près : Camille a employé ces années à mûrir son spectacle, à s’approprier une présence scénique hors du commun, à développer une poésie dense, intense, parfois débordante. Elle ne se cache pas ses influences (Bashung, Mano Solo…) mais a su créer un son unique. Vous l’aurez compris, on n'est pas objectif en parlant de cette Demoiselle Inconnue : elle nous séduit, elle nous déroute par sa puissante fragilité (si si !).
Lors des derniers concerts de Camille Hardouin auquel j’ai pu assister, j’ai assisté à une chose rare : un long silence, les quelques dizaines de secondes après que la lumière se soit rallumée dans la salle. L’émotion palpable, et la conscience que collectivement le public venait de vivre quelque chose qui bouscule. Ces longues secondes de frisson, je vous les souhaite à vous aussi ! "

Café -spectacle "Chez Ta Mère" à Toulouse  

24 janv. 2017

Merci Montreuil !


Merci la ville miniature qui attendait derrière la porte, où on avait immédiatement envie de se perdre, en modèle réduit nous-aussi, comme dans une aventure de Jules Vernes, pour prendre le minuscule dirigeable au dessus du minuscule escalier jusqu'à la minuscule tour, avant de redevenir géante, et de se retrouver embarquée dans la salle de concert, qu'on était pas surpris de voir appelée "Argonaute".

J'étais en retard, en retard, comme un petit lapin à montre à gousset, j'ai couru sur scène pour me faire ma cabane habituelle d'instruments, mais ce jour là, je ne trouvais pas les portes, je m'emmêlais dans les sons, je devenais grognon, inquiète, je ne savais plus comment faire, je m'embarquais à Mille à l'heure sur les pentes de la bougonnitude, si bien qu'on a fait de notre mieux pour faire tenir la cabane, avec des bouts de bois en travers, des fenêtres qui tenaient avec des prières, et avec la gentillesse de toute l'équipe, et puis je suis allée trainer des pieds, un peu renfrognée, dans la Loge. 

Alors Buridane est entrée, on s'est dit une phrase ou deux, elle m'a montré les tapis de yoga dans le fond, je lui ai dis "Viens on fait des Salutations au Soleil", elle s'est pas dégonflée, du coup moi non plus, et nous voici à rencontre+4minutes , en chaussettes en train de faire la Montagne et le Petit Cobra, à écrire des citations sur le tableau blanc, à se prêter les paroles et les guitares; ça m'a remonté mon coefficient lumière d'au moins mille point, et remise le coeur à l'endroit, il suffisait visiblement de le secouer un peu.

Ensuite on a trouvé aussi Nesles, qui campait dans la loge d'à côté, on l'a fait venir chez nous, pour préparer un rappel ensemble, c'était un jour spécial ce jour là dans le monde, alors j'ai proposé Le Partisan de Cohen qui me hante et m'obsède, les frontières, la peur et le courage, on avait quelques minutes à peine pour faire ça mais on voulait le faire quand même, moi je me sentais trop fière et frissonnante d'écouter leurs deux voix sur les paroles et d'être là au milieu d'eux.

C'est comme ça que le concert est arrivé, en écoutant Nesles chanter la forêt et les amours, avec sa guitare qui s'éclairait, en écoutant Buridane dans sa robe rouge, serrés au fond de la salle, moi je m'étais changée dans les bureaux parce que la Loge était trop loin et qu'il faisait trop froid, j'avais mis mon gros manteau sur mes jambes nues, j'avais laissé mon pantalon derrière la régie, ça me faisait rigoler comme tout de le savoir là, et puis j'écoutais, oui, les histoires de noyaux qui attendent le printemps, les histoires de dérapages, de peurs, de patience, de courage, de recul, les histoires de tremblements. Je tremblais un peu moi-même, sûrement on tremblait tous. Il y avait beaucoup de gens que j'aimais dans la salle, même les gens que je ne connaissais pas je les aimais de toute façon, et puis il y avait deux enfants endormies, deux visages aimés, abandonnés, en train de visiter d'autres mondes, les cheveux en bataille sous les bonnets de fourrure, le corps échoué ici et la tête dans une aventure immense et secrète.

Ensuite c'était mon tour, j'ai posé mon blouson et j'ai laissé mes bottes, et puis j'ai plongé : les bouches, les voix, les mains, les mots à dérouler et les cordes vocales à tendre comme des arcs. Dzoing, dzoing, les cordes de la voix et celles de la guitare, et celles du Funambule comme dans le texte de Jean Genet, et celles qui lancent les flèches de l'amour comme dans les concerts de Patti Smith, je pensais à tout ça et j'avançais dessus à pieds timides, une petite danse de sincérité, d'aveu, de vie offerte, dans cette cabane qui tenait très bien finalement, raconter tous les coeurs et les pommes volés, raconter les noeuds dans la tête et tout ce qui déborde, raconter les phares dans la nuit, les échos, les appels au secours, les fantômes qui parlent et ceux qui écoutent.

On avait parlé de ça quelques minutes avant le concert, à table, entre deux aubergines grillées, des maisons qui gardent les traces et des fantômes qui se demandent ce qu'on est venus faire chez eux. Alors j'ai pensé aussi comme c'était beau de jouer sur une scène après des gens qu'on a été content de rencontrer, et je pensais à ça et je glissais dans la Louve, l'archet qui cherchait le bon angle parce que le son de cet ampli était plus épais, je pensais au brouillard et je pensais à nous tous dans cette salle vivants aujourd'hui et qui allaient mourir un jour, je pensais à ce qu'on oublie, à l'instinct qui survit toujours, même sous la neige. Et je faisais des détours à travers les champs de lins d'Effrontément, à travers les endroits qu'on trouve seulement en se perdant, et puis je courais vers les Sables Mouvants et leur agonie confortable, les désirs qu'on ne voudrait pas dire, et comme chaque fois les chevaux endormis qui tournaient dans le manège, que je revoyais en écarquillant bien les yeux.

A la fin, Nesles et Buridane sont revenus, on a tout débranché, chacun assis d'un côté sur le bord de la scène, "j'ai une femme et deux enfants, et j'ai cinq litres de sang, ne me les prends pas..." On passait les frontières et on écoutait le vent entre les tombes, on disait que tout peut se relever d'entre les Ombres. Moi je me sentais, comme ça, renaissante;
j'avais posé tant de cailloux que je n'avais plus besoin de rien dire
je me sentais si étonnée et légère
je suis rentrée à la maison et j'ai posé mes guitares
j'ai respiré dans le silence une minute
et puis je suis ressortie danser jusqu'au petit matin,
danser au milieu des inconnus, de la fumée, recouverte de sons étranges, dans une transe éveillée, joyeuse, choisie.


Alors, merci, merci, l'Arcadi, la maison Populaire de Montreuil, Nesles, Buridane, merci à vous tous qui étaient là, endormis ou réveillés, ou entre les deux, quand on ne sait plus trop, dans cette petite ivresse que j'aime tant, merci, merci Montreuil, à bientôt.  

(photo par Olivier Moreau )

19 janv. 2017

La glace et les fantômes - ( Merci Figeac )

Merci Figeac
ta salle de la Baleine-Balène qui a des siècles, qui a été une maison particulière et une prison, "une Tôle", disait Christian, "un Monastère", "et un bordel", disaient les rumeurs.
Moi je pensais au mélange de tous ces fantômes, les filles qu'on dit perdues, la famille rigide et fortunée, les moines et tous ces rituels de silence, et puis nous maintenant, vivants, avec nos chansons et nos peaux qui palpitaient.
Le son tournait un peu entre toutes ces pierres, mais moi aussi j'étais chavirée de toute façon, peut-être c'était la fatigue, qui me faisait devenir un peu indécise alors que la veille j'avais juste envie de courir comme si c'était l'heure de la récré, j'avais l'impression que le temps s'était arrêté dans cette maison qui était là depuis si longtemps, comme si elle avait un peu perdu l'habitude des vivants.

Quand je sentais que je chavirais trop
je demandais aux fantômes de me tenir
aussitôt les grandes mains revenaient, invisibles et protectrices
et je pouvais lâcher mes peurs et mes questions

je vous voyais debout, dans l'ombre, les verres et les enfants à la main,
écouter mes histoires de rivières bues et de joies apprises
je déroulais mes chansons, cette fois attentivement et dans l'ordre
j'avais l'impression de suivre le bord de l'eau pour ne pas me perdre
à la fois craintive et assoiffée de ce qui arrivait
comme dans la chanson de La Grande Ourse
qui a sauvé tant de vies et de libertés
où à force de suivre les couplets, la grive musicienne, la mousse au nord des arbres, et les eaux qui se retrouvent, on pouvait arriver enfin dans une maison bienveillante, comme quand on est enfant et qu'on marche sur le muret, se demandant si on tiendra en équilibre jusqu'au bout, avant de se faire soulever du sol par d'immenses bras, et de retrouver la chaleur d'un autre corps.

je marchais donc en équilibre, entre les statues d'Effrontément et les Mille Bouches de mes premières notes,
en me demandant ce qui me prenait d'être ainsi tremblante
alors que la veille j'avais l'impression qu'aucun monstre ne pourrait me faire peur
et je demandais aux fantômes
qui me répondaient tous "chante, et t'occupes."
et je m'éxécutais
prise dans les grandes mains protectrices
je me demandais s'il y avait des morts derrières les pierres et sous le plancher
comme dans certaines maisons religieuses

je pensais aussi que je voulais des nouvelles de ma bonne nouvelle
celle que je dois vous dire bientôt,
qui frémit de toutes parts, qui arrive trop lentement, qui voudrait se dévoiler
je voudrais courir et tout dire tout de suite
et les fantômes disent toujours, "calme-toi"
mais moi je voudrais toujours répondre, "vous êtes morts, allez vous faire foutre"
alors ils sont outrés et vont bouder sous leurs pierres.

Figeac, que c'était beau de venir vous voir !
Pendant les dédicaces, entre deux dessins de monstres et de loups endormis,
quelqu'un m'a confié qu'il était venu vivre ici il y a trois ans, que c'était comme un petit paradis.
J'ai demandé pourquoi il était venu, il y a trois ans.
et il m'a répondu: "mais, pour vivre dans un petit paradis. "
Figeac, c'est vrai, je les ai vues très vite le soir, en courant pour arriver à l'heure, tes vieilles maisons, tes arbres et ta rivière
je les aies vues à nouveau dans le noir, en rentrant à l'hotel au moment où on ne sait plus trop de quel côté du jour on de la nuit on se balance,
et puis ce matin, les yeux pas tout à fait ouverts, engloutie dans le taxi pour rejoindre le train qui me ramenait vers Paris, ses mystères, sa violence, son charme de vieille emmerdeuse irresistible, et toute sa magie à peine voilée,
mais je te crois, tu sais, que déménager, rien que pour vivre là, c'est une bonne idée;

ensuite il y avait eu le concert de Christian Olivier,
je l'avais vu plusieurs fois maintenant ce concert mais toujours il m'emportait
les mots dégringolaient du carnet pour venir me chercher
et moi je me laissais prendre dans l'avalanche, évidemment
je pensais au pouvoir des mots et de la musique
qui peuvent parler à tous les vivants et qui peuvent même faire parler les morts

je regardais les instruments et je pensais à cette ivresse des notes
comme je voudrais que mes mains apprennent tout
les souffles sous l'archet et les douleurs des vibratos
toutes les ivresses de tous les instruments

A la fin du concert, un des instruments c'est le silence
le bar le brouillait, sur sa petite plaque de glace dérivée au loin sans faire attention,
ça arrive, dans les maisons qui n'ont plus l'habitude des vivants
et pas encore l'écoute des morts

alors Christian est descendu avec son accordéon,
la glace tenait sous son poids
les musiciens sur scène répondaient comme de loin depuis le bateau
pour indiquer la route du retour
et bientôt tout était fondu et ensemble dans la même écoute des mots revenus
le silence et les notes, le bar, la glace, les morts, les vivants
et moi dans ma petite ivresse de toujours
je regardais tout fondre,
et les morts se penchaient pour voir un peu


plus tard on a mangé, bu, et inventé tout un dictionnaire
les mots et les définitions qui allaient avec
plus tard on a comparé les vertus des lunettes, des cuirs et des maillots de bain
le vertige et les fous rires m'ont repris,
les paravents qui nous servaient de loges s'envolaient autour de nous,
et je pensais à ces moments où les repères s'envolent ainsi
où, le temps de s'habituer, on ne sait plus si le monde devient plus hostile ou plus grand,
et je pensais à la chanson que j'avais écrite à la va-vite entre ces murs de tissus et de métal
je me demandais ce qu'elle vaudrait
si elle passerait la première nuit,
si elle deviendrait un des textes que je porte avec moi ou si elle resterait un petit squelette échoué
dans l'une de mes valises

alors oui, à bientôt Figeac, tes fantômes, tes vieilles maisons, ta rivière et tous les gens adorables qui sont venus me parler,

je vois bien qu'ici la ville est comme d'habitude,
mais moi j'ai la tête auréolée de nouvelles rencontres,
le papier plié, serré dans ma poche, d'une chanson écrite dans les loges
la vieille habitude reprise de parler aux fantômes,
et cette brume, l'émotion des deux premiers concerts de l'année,
qui est venue tout recouvrir,
et qui ne s'est pas dissipée.


Merci, merci


(photo par Paul-N. Dubuisson)

16 janv. 2017

MERCI MUZILLAC


   Merci Muzillac, merci Le Vieux Couvent, la grâce de l'accueil, l'écoute de tous les instants, merci Ben Mazué, qui rigolait dans sa marinière, en nous emmenant dans tout ce théâtre de mots, de réels qui ressemblent aux fictions, de confidences, et de petits refrains à chanter à tue tête sur son vélo, tanguant tranquillement entre la ville et le grand large. Je ne voulais pas louper une miette de son concert mais je faisais attendre et trainer toute la cuisine, alors j'ai couru me remplir une assiette et puis recouru vers les marches, à pas de louve dans les escaliers, l'assiette sur mes genoux, et je rigolais en sourdine de ce luxe de manger ma salade sur les escaliers du concerts, escaliers qui, donc, à toutes les secondes, devenaient une barque ou un vélo, une ville et un océan. Je ne sais pas comment fait Ben pour changer ainsi n'importe quoi en mélodie et faire venir tout l'atlantique au milieu des immeubles familiers, mais je ne veux pas que la recette se perde, et je pense que le monde a infiniment besoin de ce genre de sorcellerie. Merci pour ça.

Merci aussi plus que je ne peux dire, Muzillac pour cette écoute folle dans laquelle je m'engloutissais toute entière, changeant tout ce qui était prévu, jusqu'au Partisan en rappel, et quand je suis revenue sur scène je me suis rendue comme on rend les armes, oui, il n'y avait que ça à chanter pour que ce soit vrai maintenant. Alors j'ai repris la chanson, le vent qui souffle entre les tombes, la vieille dame qui cache les résistants dans son grenier et les soldats qui viennent avec leurs papiers officiels et leurs armes. J'ai repris les couplets qui étaient venus dans mon sac quand j'y portais cette chanson là, et j'ai tout chanté, voilà. J'étais si émue de voir les gens se lever que je n'ai même pas dit merci au micro, je crois que j'ai juste crié merci avec mes mains pour faire écho, parce que j'étais trop émue et que j'avais envie de faire un calin à toutes les personnes une par une.

    On a beaucoup parlé ce soir là, parlé des chansons et de la vie, parlé des musiques qui naissent et des villes souterraines, des villes qui se dévoilent comme en tombant la robe, des magies faciles et de celles qui sont cachées.


   Puis, la nuit, la maison qui nous accueillait était pleine de détours, je jouais à me cacher dans le papier peint et je voulais entrer dans toutes les pièces, mais il fallait dormir quelques heures pour repartir tôt le lendemain. Au matin on a trouvé des croissants, des étuis de guitares, un vieux piano et un flipper. Je me sentais à la fois infiniment frustrée de ne pas pouvoir rester là, et beaucoup trop gâtée que ce soit pour la plus belle raison du monde, parce que j'avais un autre rendez-vous, qu'il y avait un autre concert à dérouler, une autre ville, qui appelait mon nom. Merci, Muzillac, de m'avoir offert tous ces cadeaux, le dernier étant la vue de ton clocher dans le matin encore bleu, alors que je m'apprêtais à râler sur la nuit toujours trop courte et la non-invention de la téléportation, la vue qui a enlevé ma fatigue avant même avant qu'elle ne naisse, dans cet étonnement de la beauté du monde toujours surprenante, toujours renouvelée, devant laquelle on peut s'émerveiller naïvement, oubliant l'espace d'un instant pourquoi c'est si nécessaire, aujourd'hui, de rajouter des strophes au Partisan et de pleurer sur la mort de Leonard Cohen, qui savait parler des chemins secrets de la sagesse et de la folie, avec plus de douceur que personne.  


Journal de Bord - Marilou initials



Raconter, raconter les objets oubliés et la mémoire des gestes retrouvés ou nés pour l'occasion, raconter la fatigue comme une tempête rieuse et le chemin pourtant des mélodies, raconter ce grand bateau de 48h d'hommages à Gainsbourg, rempli de copains et dans lequel je suis montée comme en stop, au dernier moment, pas sûre de la direction mais sûre de la liberté d'être là plutôt qu'ailleurs enfouie, raconter que je cherchais un angle un bout de couverture un fil à tirer, et que j'ai pris le fil des Variations sur Marilou et que tout s'est mis à dégringoler comme une douche de mots et une soif qui ne pouvait pas s'arrêter, raconter B Initials, les clochettes d'argent qui scintillaient, le zip du Levis, et le nom de l'écrivain d'Alice qui revenait, j'avais l'impression d'avoir fumé toutes les cigarettes du monde et que la fumée sortait de ma bouche, mais c'était les mots, la vapeur des mots seulement, la guitare de Jl qui comme souvent dégoulinait avec aisance comme un funambule habitué au vertige qui fait sa petite danse differente à chaque fois, il n'y avait plus qu'à courir le rejoindre, voilà, raconter ça pendant deux jours, la confiance entre musiciens comme le vertige d'une danse, la confiance en tous, raconter que j'ai fini par donner la becquée à la cuillère à toute la salle d'un gateau d'anniversaire surgi dont il n'était pas question qu'il n'y en ait pas pour tout le monde, raconter les chansons nées dans les coins, surgies de ceux que je ne connaissais pas bien comme des cadeaux, raconter que la tempête tanguait dans les virages, j'oubliais de manger, je voulais parler et chanter et écouter seulement, raconter comment dans ces 48h je me suis échappée pour une autre fête, raconter en vrac le melange de gene et de joie, tous ces gens rencontrés avec qui on avançait comme en mettant le pied sur la glace, en cherchant le vrai chemin, et parfois ce n'est pas celui qu'on a imaginé, et c'est comme ça, j'oublais tout sur tous les comptoirs, j'oubliais mes manteaux et mes résolutions, j'oubliais de cacher ce qui doit l'être et je m'en fichais, d'avoir tout au vent, de dire les revirements du désir qu'on ne comprend jamais, je voulais être polie mais je n'y arrivais pas, je disais la joie des tourbillons, je voulais parler ce langage que personne ne comprend jamais sauf une fois tous les 20 ans, tous les 20 000 Kilomètres, sauf une fois, de temps en temps, et ce soir là c'était possible, le langage des chaussures sur les pavés, le langage des questions d'enfants, le langage des parfums et des sommeils, le langage coloré d'une manière que je ne saurai pas dire ici, le langage qui vous attrappe et qui vous hante, ce langage là. Ce n'est plus un rythme même c'est une incantation. La langage comme celui des soupirs peut-être le plus proche mais pas de la même famille, ce langage comme plus vrai et plus indefinissable, plus insaisissable sauf par ceux qui ont des mains de jongleurs sans même le savoir, et qui le prennent et l'étirent et jouent avec et dedans comme une matière naturelle. Raconter la pause sur le quai avant que le bateau de Gainsbourg ne reparte, et l'abattement d'une maladie comme un oiseau de proie, un oiseau qui me mangerait et me sauverait à la fois, chaque fois que le travail se pousse, chaque fois que la pression retombe, raconter l'intensité des fièvres et des tremblements et du corps qui ne refuse plus de tomber, raconter les verres d'eau et tout qui s'épuise, qui ressort, qui capitule, tout qui s'effondre, raconter la benediction de cet effondrement qui fait que je peux me relever ensuite propre et surprise, sans rien à porter, soulagée et affamée; et puis raconter le retour dans le bateau, les mille copains encore accueillants, certains étaient repartis, d'autres étaient arrivés, tous chantaient et ça a repris, les variations sur Marilou, l'Amour Monstre et l'eau de Seltz, toutes les chansons et les voix qui se découvraient et s'emmêlaient, le gateau, les haltes, les envies de se parler qui restaient de loin, les yeux des chats qui brillaient dans le noir, les pas prudents sur la glace à chercher les routes, les errances dans le froid et tous les manteaux echangés, les plateaux de fromage et les chansons surgies de nulle part, les spectateurs étaient partis mais nous on était restés, on s'était fait une maison jusqu'à l'aube, on se chantait tout ce qu'on savait, ça ne s'épuisait plus, je me souviens de toutes les discussions et de tous les regards, je me souviens de toutes les chansons, je me souviens de tous les regards de chats dans le noir et de tous les pointillés qui naissaient mais qu'on ne franchissait pas, je me souviens d'être rentrée avec un bouquet de fleurs en plastiques et une écharpe qui n'était pas la mienne, je me disais que je ne pourrais jamais me souvenir et jamais raconter, mais le rythme du bateau était toujours là sous mes pieds et je m'endormais dans ce rythme, couverte de parfums et de notes trainantes, couverte de la grâce de cette liberté reprise, plus d'emploi du temps, plus que l'envie de rester là et de me répandre tous ces mots sur la tête, plus que l'envie de raconter, même sans pouvoir rien expliquer, tout ce qui avait surgi et s'était incarné là, raconter, raconter.  

19 déc. 2016

Reprises inconnues



Faire une reprise, comme entrer dans le costume de quelqu'un d'autre, ou dans sa maison, entrer non par effraction, mais doucement par la fenêtre, jouer avec le chat, mettre les posters à l'envers, changer les meubles de place, cacher un cadeau sous le tapis, se coucher nue sous les draps, mettre un livre dans sa poche, et repartir en fermant la porte.
C'est mon jeu préféré.

Souvent dans les concerts, j'en glisse une ou deux, des chansons qui ne sont pas de moi, mais qui sont à tout le monde, des chansons qu'on habite comme une veste oubliée sur une chaise, un costume de bal, un habit de prisonnière, ou une robe de mariée, des habits qu'on met pour faire semblant et pour de vrai quand même. Ce soir là je les ai jouées toutes d'un coup;

Merci donc infini au Limonaire d'avoir accueilli jeudi soir dernier la deuxième sortie de l'Etrange Petite Sirène, et de m'avoir fait confiance aussi pour ce concert de "reprises" tordues dans tous les sens, comme sorties de la machine à laver de mon cerveau.
C'était la première fois que j'essayais ça, et j'étais inquiète comme tout de cette drôle d'idée que j'ai toujours de tordre les chansons que j'aime, qui sont comme des doudous, qui finissent toutes rapiécées, changées, avec mon odeur partout. C'est vraiment exactement ça : toutes ces chansons emportées dans tous les endroits, toutes les valises, qui ne me quittent pas, qui permettent d'avoir moins peur de tout, qui mettent du familier dans n'importe quelle adversité, qui sont mes points de repères, ma maison, et qui finissent par se mélanger, se déformer, à force de s'être endormie dessus, à force de les avoir serrées dans ses mains, cachées dans ses poches, dessinées dans tous les sens, oubliées et réapprises et réoubliées et réinventées pour les avoir avec soi quand-même.
C'était enivrant et tout simple d'en chanter comme ça une dizaine, de ces chansons qui font les murs de ma maison, de la regarder se construire et se dresser et de vous inviter dedans.
C'était comme faire un cadeau timidement, comme inviter à regarder dans la boite aux trésors qu'on trimballe partout, pleine de petits éclats de choses ramassées le long de la route, choses sans cesse tripotées, réchauffées dans les mains, et remises au milieu des autres couleurs, au point qu'on ne sait plus les séparer. J'étais contente et émue de pouvoir partager ça.
Merci d'être venus

On m'a aussi demandé les références des chansons reprises, 
Voilà donc ce que j'ai joué :


"Partisans", d'après "Le Partisan" ( L.Cohen )

"Aux Marches du Palais "(comptine traditionnelle) + "Nuit Secrète "

"Soif de la Vie" (Mano Solo)

"Oeuf de Dinosaure !" , d'après "Dinosaur Egg" (Scout Niblett)

"Effrontément", d'après "La Nuit je Mens" (Alain Bashung )

"Dans l'Ombre", d'après "Be Free" (Chelsea Wolfe + King Dude)

"Green Grass" , Tom Waits (+ refrain rajouté)

"Rolling Log Blues" (Buffy Sainte Marie)

BOMT, d'après "Baby One More Time" (Britney Spears) + Disorder (Joy Division)

Le Condamné à Mort (Jean Genet) + "Mon Amoureuse" (Mansfield TYA)

Suzanne (Leonard Cohen)


A bientôt !

Camille- La Demoiselle inconnue

2 déc. 2016

Les Oignons



(photo : J. GASTON-RAOUL ) 

Hier soir pendant une heure j'ai coupé des oignons.
Hier soir pendant une heure j'ai coupé des oignons en pleurant
hier soir pendant une heure j'ai coupé des oignons en pleurant dans un micro.

Derrière moi quelqu'un écrivait avec des nouilles en alphabet
derrière moi deux femmes noires tamisaient de la farine blanche sur leurs pieds nus
derrière moi quelqu'un se faisait raser des pieds à la tête
derrière moi deux amoureuses buvaient du champagne
derrière moi des gens touchaient des fruits et lisaient des extraits de livres dans un micro

moi j'étais dans un coin
moi j'étais de dos
les gens faisaient le tour de moi
pour me regarder couper les oignons

tout ça c'était à cause de Charlie Chine qui travaille sur le geste répétitif
et de l'incroyable compagnie Dans Le Ventre qui fêtait ses dix ans
On était une trentaine de performers de la famille à être invités
je venais chanter la chanson que je leur ai écrite pour un spectacle
et j'en ai profité pour couper des oignons.

Une heure

une heure à
couper des oignons de dos
à jeter les épluchures par terre et les oignons coupés dans un bac
avec la boîte de mouchoirs devant moi.

A la fin de l'heure
j'ai posé mon couteau
et j'ai chanté dans le micro
Suzanne takes you down
to her place near the river
chanté Suzanne en reniflant
la rivière et les héros pris dans les algues
la sagesse infinie de Suzanne qu'on croit à demi folle
qui vous prend par la main et vous nourrit d'oranges et de thé
qu'elle a fait venir de Chine
tous ces gens qui marchent sur l'eau
qui se brisent et s'ouvrent
nous la veille on avait appris la mort de Leonard Cohen
c'est ça qui nous avait brisés et ouverts

avant de tout installer Raphael a proposé de mettre ses chansons
il a mis le Partisan
There were three of us this morning
I'm the only one this evening
but I must go on
je me suis allongée par terre et j'ai pleuré
je voyais Raphael et Elisa dans les bras l'un de l'autre
la petite Rosa qui continuait de jouer et de rire
et Rebecca qui ne connaissait pas vraiment Leonard Cohen mais qui
m'a dit un oui grand ouvert, pour chanter sa chanson au milieu des performances


Deux jours avant il y avait eu ce tremblement au réveil
ah la peur la peur qui prenait toute la place
je pensais à tous ceux, femmes, peaux, fantômes et corps bien vivants
corps et vie échappant aux couvercles et au nettoyage javel
corps et regards qui font seuls que la vie est une vie et le souffle un souffle
et sur lesquels on avait marché pour arriver là
je pensais à tout ce qu'il fallait de désespoir révélé pour en arriver là,
et je pensais au roi vomissant sur son trône
et je regardais mon minuscule courage battu par la peur
je me demandais si tout ce qui devrait hurler se tairait maintenant
si tout ce qui devrait briller s'éteindrait
et je parlais à mon courage pour lui demander de tenir et de grandir
parce que c'était la seule chose à faire

moi ce jour là je me levais pour aller jouer un spectacle sur la différence
un spectacle que j'avais écrit il y a cinq ans
qui était venu sans que je demande rien
que je n'avais pas joué parce que je croyais qu'on n'avait pas le droit de dire ces choses là
que peut-être même on n'avait pas le droit d' être ces choses là
d'habitude quand on en parlait c'était avec horreur
mais moi ces horreurs eh bien c'était mon nom
ah oui il avait fallu du temps et des drôles de couteaux pour démêler ça
et voilà que cette peur avait pris une couronne
j'ai pensé à tous ces gens qu'on disait fragiles
et qui voyaient cette espèce d'hydre
qui sortait de l'eau l'une de ses têtes bien peignées
toutes les autres tournoyant autour
ou attendant, horriblement calmes sous la surface


Cette semaine j'ai tremblé beaucoup oui
je me suis déguisée en marin et j'ai joué ce spectacle
j'ai pesé mes noms dans mes mains pour choisir lequel était le mien
j'ai dansé et j'ai embrassé des gens et j'ai lu des poèmes tordus et merveilleux
et j'ai laissé la musique me prendre
bref j'ai été vivante

tellement vivante que je pouvais couper des oignons
et pleurer dans un micro
j'avais mis du mascara autant que je pouvais mais ça ne coulait pas assez
tant pis
quand j'ai posé mon couteau
parce que ça faisait une heure
quand j'ai eu fini de chanter
les mots de Leonard a capella et mes reniflements dans le micro
quand j'ai relevé la tête
j'ai découvert ce qui s'était passé derrière moi pendant une heure
et j'ai vu cette fille pleine de farine
qui parlait d'être noire et qui répondait aux discours enregistrés
de nos couronnes à nous
horribles discours sur le pays de race blanche
qui répondait depuis la place qu'on lui donnait
la place de l'Amie Noire
elle parlait debout dans la farine
elle parlait avant de s'éloigner à petits pas blancs

on m'avait amené ma guitare
alors après qu'elle soit partie j'ai chanté cette chanson
qui parlait d'être libre et de mordre dans la nuit
et de devenir fou à cause de l'absence et du désir

ensuite on a pu respirer un peu
les gens buvaient du lait de femme
et écrivaient tout ce qu'ils voyaient
il y avait des abats passés à la cire
il y avait un homme nu recouvert de légumes qui servait de plateau
et une femme aux longs cheveux recouverte de viande

Il y avait des chansons qui étaient comme retournées de l'intérieur
comme tout le fun et la rage et la violence et la douceur retenue
comme tout ça mis au jour

dans les Loges Rebecca se préparait pour un rendez-vous au milieu de la salle
une heure en culotte pour un diner aux Chandelles
une heure à se fixer dans les yeux avec l'Homme en costume
un long spaghetti d'une bouche à l'autre
un long spaghetti et les regards qui ne se quittaient pas
une heure

pendant ce temps on m'attachait un harnais de casseroles
longue traine lourde, ruisselante de métal et de bruits
longue chose pénible magnifique et encombrante
longs bruits qui se prenaient partout
une promenade d'une heure
à ne pas me retourner

j'avais enlevé ma chemise en soie
et je m'étais habillée de noir, une ombre
qui avançait pleine de honte et de peurs
qui se prenait dans tous les détours
qui ne pouvait pas aller où elle voulait
ah cette frustration et le rouge qui montait
lentement pourtant le calme est venu
j'ai découvert la place qu'on me donnait à présent
une place intouchable
les gens s'écartaient et poussaient leurs affaires
je pouvais me rapprocher autant que je voulais
je ne touchais jamais personne

je m'habituais à ce drôle de bruit derrière moi
le bruit des casseroles qui raclaient le sol
autour une fille lançait des tomates sur un mur
BOUH elle criait BOUH comme si le mur était un spectacle
elle pouvait y mettre toute sa force
ça ne laissait pas de traces

quelque part des filles étaient collées comme des sardines
tous leurs corps dans un même élan
un geste devenait dix gestes
et un mot dix voix
elles tendaient leurs bras vers moi
je ne pouvais pas les toucher

pendant ce temps les amoureux toujours
se regardaient
les bougies brûlaient
les gens se servaient sur les corps
et mettaient la nourriture dans leur bouche
une fille triait le blanc du rose des lardons
et le jus de betterave s'égouttait au dessus des abats.

moi je m'avançais avec mes casseroles
j'avais envie d'explorer plus loin
j'ai commencé à passer là où c'était déconseillé
avancer avec mes casseroles par dessus les fils électriques
grimper sur les matelas où les enfants dormaient
enjamber les gens pardessus les sièges
j'étais intouchable
les gens s'enfuyaient ou ne bougeaient pas
j'étais une ombre
une ombre bruyante et triste et lente et effrayante
j'ai commencé à marcher à quatre pattes
j'ai commencé à grimper aux échafaudages
les casseroles pendant derrière mon dos et me retenant au sol
je voulais m'envoler mais je ne pouvais pas aller plus loin
c'était comme le pire et le meilleur du silence

au bout d'un moment l'heure est passée
j'ai ramené mes casseroles dans la lumière
j'ai enlevé mon harnais et je me suis allongée au sol
Rebecca et l'homme en costume se remplissaient la bouche de spaghettis en se parlant d'amour
en se chantant Love me Tender la bouche pleine
gavés l'un de l'autre et l'un par l'autre
les pâtes recrachées remangées et tombées partout

moi je n'en revenais pas de ce rythme des casseroles
d'avoir été cette ombre
une heure et je n'oublierai plus jamais
je ne pensais pas encore à ceux qui sont devenus des ombres depuis bien plus longtemps

quand le spectacle s'est fini on a allumé des bougies
je ne voulais plus partir de la salle
je voulais rester collée aux autres et parler de cette vérité là qui venait de se passer
et qui était inracontable
on était tous comme sortis d'une brume collante
quelque chose qui nous lâcherait plus

j'ai fini par rentrer quand même

le jour d'après c'était le 13 Novembre
mon corps commençait à faire des hoquets à cause des tristesses et de la fatigue
j'avais l'impression qu'il me manquait un organe
comme une chose qu'on a pour respirer ou pour digérer

oui je voudrais une chose pour respirer et digérer le monde
je voudrais un organe pour mastiquer et réduire en bouillie les peurs
je voudrais un organe qui sert à réparer
un organe qui donne la lumière
un organe comme un grand poumon-comme un estomac-comme un rein
comme un foie de monde
voilà je voudrais le foie du monde qui se découvre
digère tout ce qu'il y a digérer et nous le rende au moins convalescent
un monde où les animaux ne disparaissent pas
un monde où les gens ne sautent pas par les fenêtres
un monde ou personne n'entend constamment qu'il n'existe pas
comme un mantra collant à l'envers
un monde où personne ne doit dormir dehors avec des regards comme couverture
ou aucune route ne fait oublier les gestes appris depuis longtemps

oui je voudrais que le monde entre en cure de desintoxication
une semaine un millénaire
sans manger rien d'autre que des épinards

si j'étais docteur voila mon ordonnance oui
un milliard d'années d'épinards
et c'est fini les conneries
tous au lit avec un grog

comme je n'étais pas docteur
j'ai marché dans Paris
je suis allée voir un concert dans une maison
j'ai serré des gens dans mes bras
j'ai parlé du métier de musicien qui est un métier d'archéologue
avec un monsieur qui a un nom de Flamme
parlé du château qu'il fallait découvrir sous la terre
bu du champagne et du sirop d'orgeat
je me suis enfuie trop tôt
j'ai regardé Paris
j'ai écouté
si on entendait encore les coups de feu de l'année dernière
bien-sûr que oui

encore une nuit et la lune allait se lever
je ne savais pas ce qui allait arriver ensuite
je voulais trouver une prière
ou un puit comme une bouche qui ne crie pas
je voulais trouver une zone de réparation
je voulais trouver un bâton de sourcier
je voulais savoir où étaient toutes les sources
la source des sources
et me plonger dedans

mais j'étais si fatiguée que je pensais

aujourd'hui si je trouvais une source
peut-être que je la garderais secrète

pour lui donner à sa venue dans le monde
au moins quelques jours sans bruit

pour lui donner un cadeau
le premier cadeau
quelques nuits
ou même quelques heures
ou même quelques secondes

de silence


(soirée anniversaire Dans le Ventre + Charlie Chine  / Le Générateur / 12 Novembre 2016)

30 nov. 2016

Chers Lyon, Yverdon et Biel ...


        Merci de m'avoir fait passer trois jours à faire des concerts souterrains, dans vos cocons de vieilles pierres hantées, merci À Thou Bout d'Chant pour les papillotes au chocolat prophétiques, les discussions sur les puzzles à deux pièces, le bleu des choses inutiles, pour les lumières et les écoutes attentives, les yeux brillants dans le noir, les marches du palais chantées lentement lentement à quatre mains, pour se remettre de l'oubli, et l'invitation à ressusciter des chanteuses pop avec tellement de freestyle en yaourt que j'ai gardé mon bonnet ouais ouais t'as vu; merci Martin Luminet pour ces chansons d'amour éclatantes de timidité, petits refrains pop qui se prennent les pieds dans leurs propres tapis volants. 

 (crédit photo : Yann Gibert)

     Merci L'Echandole Théâtre pour ton château qui donnait envie de jouer avec chaque pièce, la cour qui résonnait, le canapé qui crânait dans l'arrière scène, les pianos et les orgues planquées dans les alcôves. C'est évidemment là que je me suis blottie pour réfléchir à la manière dont j'allais finir mon concert, en ce moment il bouge tellement ce concert, il donne des coups de pieds dans la peau de mon ventre, il ne se tient pas tranquille. Alors je le laissais faire, je l'écoutais jusqu'au dernier moment, je lui disais : qu'est ce que tu veux aujourd'hui, qu'est ce qu'on va bien fabriquer ensemble dans ce drôle de château? Depuis des jours je détricotais nerveusement deux chansons de Léonard Cohen, deux chansons qui me hantaient sans trouver exactement leur voix. Je voulais parler de sa mort et je voulais chanter ses chansons, je ne trouvais pas encore exactement comment creuser mais je refusais d'abandonner, je sentais le filon réclamer d'être trouvé sous la roche, et je donnais des petits coups de pioche, trouvant quelques éclats, comme des indices.
Alors ça a du être ça, sans doute, les éclats dans la roche, les détours et les passages secrets du vieux château qui me donnaient envie d'emmener le public partout, et puis les envolées d' Emilie Zoé qui ouvrait le concert, je dis ouvrir parce que j' ai jamais vu une pleine lune s'inviter aussi facilement sous la terre, elle chantait et la musique cognait et c'était bien le vertige d'une nuit sur les toits, dans la ville, qui nous prenait. 

 (crédit photo : Julien Mudry )
 
        Oui, ça a du être tout ça ensemble, la fièvre et la toux que je me coltinais, les détours du vieux château, et ce besoin de chanter les mots du poète qui venait de mourir, j'ai regardé les fauteuils rouges qui allaient se remplir de gens vivants d'une minute à l'autre, j'ai regardé la scène où je faisais mes petites danses avec toutes ces rivières de mots à venir, depuis ma petite bouche de chat fatigué, fiévreux, malade, qui devait inventer d'autres chemins, et alors j'ai pensé à cette terrifiante semaine dernière, la couronne que porterait la peur, les angoisses revenues comme des rôdeurs malveillants, et à la mort de Leonard, et alors, oui, c'est sans doute comme ça que c'est venu, cette drôle d'idée, cette drôle d'audace, à la fin de tout ce voyage de concert, de demander au public de venir et de se serrer contre moi, pour qu'on chante Suzanne. Parce que je voulais chanter pour toutes les rivières et les oranges du sud, pour tous ceux qui marchent sur l'eau, pour les gens qu'on croit à demi-fous, pour les confiances qui se révèlent comme un rire, aveuglément, et ça je ne pouvais le faire que de tout près, comme certaines paroles qui font qu'on se rapproche, qu'on colle les chaleurs pour que tous les mots puissent venir.

  (crédit photo : Julien Mudry )

        Jusqu'au dernier moment je ne savais pas si j'oserai le faire, mais finalement c'était si évident, je les ai vus quitter leurs fauteuils rouges et monter sur la scène, ils se sont assis là serrés, et moi j'ai poussé les guitares les micros, j'ai gardé l'electrique contre moi et doucement j'ai chanté Suzanne, la voix d'Emilie Zoé qui murmurait avec moi, je chantais ces mots un peu titubante, je disais Leonard n'existe plus mais ses chansons existeront toujours, et on voyait la robe de Suzanne, celle du Salvation Army Counter, et on se promenait avec elle à travers les algues, son sourire emmêlé dans les plumes. J'étais tellement ahurie que ça marche cette chose là, que les gens soient vraiment venus me rejoindre sur scène, qu'on chante Suzanne doucement ensemble, que j'ai fini agenouillée et franchement émue. Alors j'ai chanté une dernière chanson, une chanson d'oubli, une chanson pour les morts, avant de partir, depuis les coulisses j'entendais les gens redescendre lentement de la scène, et moi je me suis allongée par terre, haletante, à regarder le plafond du chateau, à me demander si je pouvais bien avoir envie de rire ou de pleurer. 

 (crédit photo : Julien Mudry )

        Plus tard, avec l'équipe, on a fait un deuxième repas, comme des enfants très contents de décider de faire une chose sans autre raison que leur plaisir, et on a fini le crumble en parlant tracteurs à double remorques, permis poids lourds, tournées croisées, gravure de cuivre et performances dans les tapettes à rats. J'aurai bien mis tout ce petit monde dans ma propre petite remorque, moi, tant je me sentais en famille, reconnaissante de cet accueil patient, joyeux, de cette marmite qui n'en finissait pas, de toute cette bienveillance tranquille. 

        Le lendemain matin, la fièvre et la toux étaient toujours là, le chat sauvage dans ma gorge était devenu tout un troupeau de tigres et je me demandais si j'allais pouvoir dire quoi que ce soit comme consonne sans sonner comme une publicité pour les médicaments contre le rhume. On est arrivés au Théâtre de Poche, la cave était magnifique, et moi je commençais à me demander si je pourrai monter sur scène tout court, mon cerveau frigorifié et commençant à avoir des ampoules rien qu'à l'idée de n'importe quelle idée, mes forces se faisant la malle tous les trois refrains pendant les balances, mais tout le monde était patient et toujours on s'y remettait, du mieux qu'on pouvait . C'était Biel/ Bienne, qui nous accueillait, Biel et Bienne c'est les deux noms de la même ville, dans deux langues, mais je le savais pas alors j'ai dit "Biel sur Bienne" ce qui a fait rigoler tout le public.
        L'équipe était faite de petits lutins malicieux, déposant des plantes et des médicaments dans mes loges, nous faisant croire à des passages secrets, nous parlant des esprits des Pierres. Il y en avait tant, bien-sûr. Je suis restée emmitouflée dans ma loge, grelottant avec tous les chauffages de la maison à fond, me demandant bien comment tout ça allait tenir ensemble. Mais les courants m'ont repris, juste avant de monter sur scène, j'ai dénoué mes cheveux en même temps que mes inquiétudes et me suis jetée dedans, reconnaissante de l'eau qui revenait, de tout qui ressurgissait, les marées de l'amour, les méandres du désir, les sables mouvants, les grimaces dans le noir, et l'oubli, et la fierté, et à nouveau j'ai proposé à tous de venir me rejoindre sur scène pour le deuxième rappel, et à nouveau ils sont venus, les plus timides se calant au premier rang, les autres assis près de moi comme des enfants sages. Je m'étais perchée sur l'ampli puisque la scène était vraiment petite pour nous porter tous, et de là on a chanté Suzanne ensemble, je voyais les yeux brillants dans l'Ombre, je déroulais la chanson, la petite danse de Suzanne, le thé venu de Chine, la rivière qui corrige les irrégularités de la confiance, et tu voudrais la suivre, tu voudrais la suivre aveuglément.. A nouveau, les algues, les sortilèges, à nouveau l'émotion et la Terre d'Oubli, à nouveau m'enfuir doucement et m'allonger dans l'arrière scène, haletante de fatigue et d'émotion. 

  (crédit photo : Marynelle Debétaz )

        Ensuite il a fallu longtemps pour se remettre, je n'en revenais pas d'avoir pu chanter deux heures malgré la fièvre, et je restais là, heureuse, un peu flottante, à faire des petites révérences papillonnantes d'un visage timide à un autre. Une jeune fille m'a confié que je n'avais pas joué la chanson qu'elle préférait, alors j'ai demandé laquelle, et puis si on pouvait éteindre la musique, et puis on est remontées sur scène avec ses amis et j'ai joué l'Absente, pour qu'elle puisse partir avec celle qu'elle était venue chercher. Une autre chanteuse aux cheveux bleus, qui était venue poussée par la curiosité et le hasard, m'a offert une pierre magnifique, et bleue, bien-sûr. Et puis on nous a enlevés, et emmenés dans la ville, entendre les échos des autres fêtes, s'échouer dans un restaurant, toutes les guirlandes allumées dans le froid, devant la fondue la plus géante que j'ai jamais vue. On a tout avalé, et puis on est repartis, les guitares sur le dos, à travers la ville pour s'échouer quelques heures dans nos lits, croisant les statues qui veillaient sur la nuit, les statues farceuses et impressionnantes, la diablesse verte, la guerrière, les sirènes, et ce chat dont je jurerais qu'il m'a fait un clin d'oeil. 

        Comment pourrai-je donc te dire, avec certitude, si je n'ai pas tout rêvé, si je ne suis pas restée dans mon lit depuis trois jours, si ce n'était pas la fièvre, seule, qui me murmurait à l'oreille que je voyais des statues, chantait au piano à quatre mains, lisait des prophéties dans du chocolat, entendait des histoires de miel et de danger, voyais des diablesses vertes, et finissait tous mes concerts, à cinquante personnes serrées les unes contre les autres, émues des mots de quelqu'un qui n'existait plus?

  (crédit photo : Julien Mudry )